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:: La femme oublié -fanfic- ::

 
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Konan lunétoile
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MessagePosté le: Sam 26 Avr - 20:09 (2008)    Sujet du message: La femme oublié -fanfic- Répondre en citant

Chapitre 1 : la rencontre.
Je m’appelle Sharna. Sharna Robe d’Oakvale. Ce nom ne vous est pas inconnu, je sais. Il appartient bien à celui à qui vous pensez. N’est-ce pas normal après tout ? Je suis quand même sa troisième femme.
Ah ça ! Je dois dire que je fais la fierté de tout mon petit village crasseux de paysans grâce à mon mariage ! Et mes parents ! Ils étaient prêts à me vendre pour cinquante pièces d’or à cet immonde marchand ambulant moustachu quand il est apparu…Je m’en souviens comme si c’était hier…C’était une heure très matinale, la brume commençait à peine à se dissiper. La veille, j’avais passé ma vingt et unième année. Vingt et un ans et toujours pas mariée. Un vrai poids pour ma famille. Mais personne ne voulait de moi…Il faut dire que le démon s’est penché au dessus de mon berceau et a soufflé sur mon œil droit, le faisant virer du bleu au vert. Deux yeux, deux couleurs. Et des moqueries et des coups à n’en plus finir.
Seul ce putride marchand pustuleux voulait de moi. Même aujourd’hui quand je pense à son œil lubrique, je frisonne et la colère me prend. Le seul regret que j’ai, c’est de n’avoir pas pu le tuer moi-même. Enfin, il ne respire plus le même air que le mien et c’est déjà une bonne chose.
Ce matin là, il était là, à la croisée des routes en dehors du village, frictionnant ses mains grasses l’une contre l’autre, ses yeux porcins fixés sur nos silhouettes qui émergeaient du brouillard. Mon père me broyait le poignet alors que je me débattais pour lui échapper, les larmes ruisselant sur mon visage en feu. J’avais beau eu hurler, trépigner, rien n’y avait fait. Même ma fugue de la nuit avait échoué lamentablement. Je savais que ma vie allait devenir un enfer à partir du moment où je me retrouverais avec ce porc. Jusqu’à présent, les hommes me regardaient avec dégoût mais cela m’allait très bien. L’idée de devoir écarter les jambes pour un rat tel que lui, de devoir vendre mes nuits pour son profit me répugnait au point de vouloir mourir. Mais cela aussi, mon père m’en avait empêché.
- Enfin, enfin, susurra le marchand en continuant de frotter ses mains l’une contre l’autre. Pas trop tôt…
- Pardonnez nous, fit ma mère en baissant la tête, imitée de mon père. Il ne fallait pas attirer les soupçons des villageois.
- Ce n’est pas grave. Après tout, elle est là et c’est le principal. Quelle jolie poulette…
Ses yeux se posèrent sur moi et je crus que j’allais vomir. Pitié…Que quelqu’un me sorte de cet enfer !
- Qu’est-ce qu’elle a sur le visage ? demanda-t-il soudain en me prenant le menton pour m’obliger à tourner la tête, lui dévoilant ma joue qui avait viré au violacé.
- Je…j’ai du la cogner un peu pour la faire obéir, déclara mon père. Sinon elle ne serait jamais venue.
- Hmph ! lâcha le marchand en lui lançant une bourse pleine d’or. Vous avez de la chance que je ne renégocie pas sa valeur.
- Merci merci, firent mon père et ma mère en cœur et en baissant la tête alors que je leur jetai un regard apeuré. Nous vous sommes reconnaissants.
Ils firent mine de faire demi tour lorsque je me jetai à leur pied, prenant la main de mon père.
- Je vous prie ! sanglotai-je. Je…je travaillerai plus dur ! Ne…ne me laissez pas !
- Ca suffit ! déclara le marchand en me saisissant au poignet. Il va falloir que tu apprennes à m’obéir maintenant !
- Non !
La gifle m’atteignit en plein visage, brûlant toujours plus ma joue meurtrie et je lâchai un sanglot déchirant. Ma vie ne valait rien. Même mes parents me regardaient avec dégoût. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que ce démon qui m’avait volé tout bonheur en m’imposant sa marque ne m’acceptait-il même pas à ses côtés ? Mourir, juste mourir…mais cela ne m’étais pas permis…Pourquoi ?...Je n’entendais même pas mon père hurlait de me taire, par risque d’ameuter les villageois. Un deuxième coup, puis un troisième. Je n’arrivais pas à cesser de pleurer. Et puis soudain, le silence se fit autour de moi. Lentement, apeurée, je levais doucement les yeux vers mes parents et le marchand. Ils fixaient tous la route qui longeait la rivière, menant aux grandes villes du nord d’Albion. Le son parvint aussi à mes oreilles. Lourd, cadencé, inébranlable. Puis s’ajouta le cliquetis qui ne pouvait être autre que celui d’armes. Un aventurier par ici ? Etait-ce possible ?
Je regardai à mon tour, essayant de voir à travers le brouillard et mes larmes. Il jaillit des brumes comme une apparition chimérique. Jamais nous n’avions vu un tel guerrier. Son armure était noire comme le charbon mais elle luisait dans la faible lumière du matin. Une immense épée et un arc tout aussi gigantesque étaient fixés sur son dos, battant ses flancs à chacun de ses pas. Les plumes rouge vif de ses flèches tranchait avec le sombre de sa cape qui flottait derrière lui. Ses poings gantés de cuir noir et de fer semblaient capables de briser l’acier grâce à une simple torsion, et ses bottes capable d’écraser un rocher entier. Il s’avançait vers nous, de son pas calme et imposant, régulier. Le bas de son visage était caché par un tissu noir alors qu’un large tatouage entrelacé se dessinait sur toute la moitié droite de sa figure. Ses longs cheveux noirs étaient attachés en une queue de cheval basse mais plusieurs mèches tombaient devant ses yeux. Yeux plus clairs que le ciel qui s’étaient posés sur nous, comme ceux qu’un chat ayant pris en chasse une souris. La bête sur ses proies.
Pétrifiée, je le regardai s’avancer dans le bruit lourd de ses pas et le cliquetis de toutes ses armes. Mes parents avaient reculé d’un pas, terrifiés, quand soudain le commerçant qui jusque là tremblait de tous ses membres serra le poing.
- L’Avatar…souffla-t-il. C’est l’Avatar…
Je l’entendis à peine, incapable de l’interroger du regard. Mes yeux avaient rencontré celui de l’homme. Et pour la première fois, je ne les vis pas se détourner ou se teindre de dégoût. La première fois…
Il s’arrêta à quelques pas de nous et ce fut le marchand qui entama la conversation.
- Avatar ! s’exclama-t-il en faisant une révérence ridicule. Je suis très honoré de faire votre rencontre ! Vous, ici, si loin d’Oakvale et des grandes villes d’Albion !
- Je n’ai besoin de rien, coupa l’homme.
Je frissonnai à l’entente de sa voix. Une voix grave, profonde et enrouée, comme s’il ne parlait presque jamais. Je le vis de nouveau baisser les yeux sur ma joue blessée et, sans réfléchir, je levai la main pour la cacher, étrangement honteuse.
- Je cherche un endroit pour me reposer, déclara-t-il de son ton froid et un peu étouffé par le tissu qui lui recouvrait la bouche. J’ai marché toute la nuit et j’ai besoin de manger et dormir.
- Nous tenons une auberge ! s’exclama soudain ma mère, les yeux brillants. Petite, mais tout à fait agréable et…peu chère pour vous !
Je lui jetai un coup d’œil. Dès qu’il s’agissait d’argent, elle reprenait immédiatement son courage. Une vraie sorcière…
L’homme la dévisagea un instant puis hocha la tête, avant de poser de nouveau son regard sur moi.
- Elle me servira, lâcha-t-il.
Ils manquèrent tous de s’étouffer alors que j’ouvris de grands yeux. Avait-on bien entendu ? Le marchand se frotta les mains, l’air gêné.
- C’est que…commença-t-il. Cette fille m’appartient, puissant Avatar.
- Plus maintenant, déclara l’autre en s’avançant pour me faire face. Debout.
Je levai le regard vers lui. Ses yeux étaient plus durs que la glace et mon ventre se serra. Après le commerçant, cet étrange guerrier…Etais-je maudite à ce point ?
- Dépêche toi, grinça-t-il, ses armes cliquetant dans son dos.
Je me levai rapidement, titubant légèrement. Ce fut alors que le marchand me saisit par le poignet, me tirant un cri de douleur.
- Je suis navré, lâcha le petit homme à la moustache. Mais cette fille est ma propriété. Alors à moins que vous ne vouliez l’acheter…
L’Avatar le dévisagea un instant, ses sourcils se fronçant, et je sentis la poigne du marchand se serrer sur mon poignet meurtri. Lentement, le guerrier porta la main à son épée. Il garda la position, bras replié en l’air, le regard dur.
- Est-ce à moi que tu parles, cancrelat ? gronda-t-il.
L’étreinte sur mon poignet disparut et un hurlement atteignit mes oreilles en même temps qu’un sifflement strident. Un liquide chaud gicla sur mon visage et le son d’un corps tombant lourdement sur le sol retentit à mes oreilles. Le marchand pleurait, serrant contre lui son moignon sanglant alors que sa main grasse gisait à mes pieds sur le sol, agitée de convulsions nerveuses. Derrière moi, mes parents retinrent un hurlement de terreur. Moi, j’étais comme pétrifiée. Le sang coulait lentement le long de ma joue et imbibait ma chemise. Je ne bougeais pas. Je regardais l’Avatar. Il avait toujours la même position qu’il quitta avec lenteur pour remettre correctement sa besace sur son épaule. Quand avait-il tranché cette main ? Comment avait-il pu sortir cette gigantesque épée sans qu’on n’en voie rien ? S’était-il seulement servi de son épée ?...
L’Avatar dépassa sans un regard l’homme prostré sur le sol et me jeta un coup d’oeil. Je compris aussitôt. Il fallait que j’obéisse. Absolument. Sinon, mon sort aurait été pire que tout ce que j’avais pu imaginer. Ecrasés par sa présence et par les cris qui se répercutaient encore à nos oreilles, nous le conduisîmes à notre misérable auberge. Nous fîmes entrer le loup noir dans la bergerie.
C’est ainsi que je rencontrai mon époux, l’Avatar, le héros d’Albion.
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MessagePosté le: Sam 26 Avr - 20:09 (2008)    Sujet du message: Publicité

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Konan lunétoile
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MessagePosté le: Sam 26 Avr - 20:10 (2008)    Sujet du message: La femme oublié -fanfic- Répondre en citant

2. Le voyage
Ma mère me colla un plateau chargé de nourriture dans les mains et me poussa hors de la cuisine. Le peu de clients présents à cette heure matinale avait quitté les lieux après avoir jeté un simple coup d’oeil à l’homme assis au fond de la salle. Ils étaient tous regroupés à la fenêtre pour voir ce qu’il se passait, tous aussi curieux et crétins que des hobbes. Quant à moi, j’essayais de ne pas trop réfléchir. Je me concentrais le plus possible afin de ne pas faire d’erreur et de ne pas renverser les plats sur notre invité de marque. Il m’aurait sans aucun doute tranché la tête avant même que je ne puisse m’excuser.
Il sembla sortir de ses pensées alors que je posais, légèrement tremblante, le plat de viande chaude et la cruche de vin devant lui.
-Assise, lâcha-t-il en tendant la main pour arracher une cuisse de poulet et y mordre à belle dent.
J’obéis aussitôt, mon cœur battant la chamade. Que devais-je faire ? Le regarder ou non ? Parler ? Me taire ? Les yeux baissés vers le sol, les mains crispées sur ma jupe crasseuse, j’écoutai avec crainte le bruit de ses mastications. Elles n’avaient rien à voir avec les écoeurantes sucions des clients habituels. Non, on aurait dit le bruit d’une machine régulière, impitoyable, écrasant tout sur son passage. Pourquoi moi ? Pourquoi m’avoir sauvée de ce marchand ? La réponse semblait pourtant simple. Il voulait me violer. Et personne n’allait l’en empêcher. Comment empêcher au héros d’Albion ce qu’on n’avait même pas refusé à un vulgaire marchand ? Du coin de l’œil, je vis mes parents penchés à la porte de la cuisine. Attendant certainement que le puissant somnifère de la carafe fasse son effet, pour venir le dépouiller. Je n’y croyais pas vraiment. Son corps n’était pas celui d’un simple paysan. Il devait être entraîné à drainer les poisons depuis sa plus tendre enfance. Ce produit n’aurait certainement aucun effet sur lui…Qu’est-ce que ça pouvait me faire de toutes façons ?...C’était ou lui, ou un autre…Peu importait, je serai brisée au final.
-C’est de toi ?
Je relevai vivement la tête à l’entente de sa voix profonde. Les deux yeux bleus transparents étaient fixés sur moi, comme s’ils avaient voulu me transpercer. Que voulait-il dire ? Il poussa du bout du doigt le pichet de vin et ma gorge se serra. Oui, c’était de moi.
-Il en faudra plus que ça pour m’endormir.
-Je…je suis désolée, soufflai-je en baissant la tête, serrant les poings à me faire rentrer les ongles dans la chair.
-Ca ne suffit pas.
Je sentis les larmes me monter aux yeux. Ca y était…Le moment que je redoutais était arrivé. Il le fallait bien. Il se leva avec lenteur, saisissant son épée gigantesque et son arc. Je le suivis, inspirant profondément, essayant de ne pas éclater en sanglots. Rien de tel pour énerver un homme. Soudain, il me lança sa besace et me tendit son arc.
-Dehors.
Je le regardai sans comprendre, alors qu’il tirait lentement son épée de son fourreau, les yeux rivés vers la porte de la cuisine qui se referma précipitamment. Alors que je ne bougeai toujours pas, un léger sifflement s’échappa de ses lèvres :
-Dois-je me répéter ?
Je sursautai, inclinant rapidement la tête, et sortit rapidement, serrant contre moi ses affaires plus lourdes qu’une caisse remplie de bouteilles de cidre. Dehors, quelques regards se tournèrent vers moi alors que la majorité resta collé aux fenêtres. Un silence de plomb était tombé sur notre maison. J’essayai de ne pas savoir ce qu’il se passait là dedans. Mais je le devinais. Et quand tous les paysans s’enfuirent en hurlant et qu’il sortit en faisant tourner son épée pour la nettoyer du sang qui la maculait, je sus que j’étais orpheline. Douleur ? Haine ? Joie ? Soulagement ? Je ne peux dire ce que je ressentis alors. Jamais mes parents ne m’étaient apparus comme tels de toutes façons. De mon père je le connaissais que les pieds et les poings. De ma mère, ses ongles et sa bouche qui crachait des insultes. Il venait de m’ôter tout cela d’un coup. Toutes ces douleurs, tous ces souvenirs, toutes mes attaches. Il avait tout pris sur lui en ôtant ces deux vies à ma place.
-Tu vas me rembourser cela, marmonna-t-il en récupérant ses affaires. Suis moi.
Et j’obéis, incapable de résister à cette aura sinistre qui émanait de lui.

La première surprise ne tarda pas à arriver. Loin de faire ce qu’il nous avait annoncé, il ne dormit pas et nous partîmes aussitôt sur les routes. Il marchait à un rythme rapide et j’avais du mal à le suivre. Mais je n’avais pas vraiment envie de l’irriter. Nous passâmes en à peine une demi journée le village voisin. Je n’étais jamais allée aussi loin, et dans ces bois brumeux, la peur me tenaillait le ventre. Parfois, des brindilles craquaient autour de nous et j’entendais souvent des grognements rauques dans les fourrés. Mais il semblait que l’Avatar dégageait une telle essence que nul n’osait nous attaquer, qu’il soit voleur ou balverine. Je me rapprochais néanmoins de lui. A ses côtés, je me sentais en sécurité. Et c’était un sentiment si agréable et nouveau pour moi, que je ne pouvais résister à l’envie de l’éprouver. Le moment où je devrais me donner à lui approchait, je le savais bien. Mais je commençais à me dire que ce n’était pas ce qui pouvait m’arriver de pire. Mourir sous les crocs d’un monstre, voilà qui était pire.
Un léger bourdonnement parvint à mes oreilles et je relevai vivement la tête, intriguée. Je le vis me jeter un regard mais il continua sa route. Soudain, au détour d’un chemin apparut un étrange cercle de pierre entouré d’imposantes statues. Au centre de l’édifice une puissante lumière bleue jaillissait du ciel dans une gerbe d’étincelles. Je cessai de respirer. Une porte magique…J’en avais déjà entendu parler mais jamais je n’en avais vu…Les gens normaux ne pouvaient les emprunter sans crainte d’être perdus pour toujours quelque part, là où jamais leurs cris ne parviendraient aux oreilles de quelqu’un…Mais il n’hésita pas. Après tout, il n’était pas ordinaire. Il monta les marches pour entrer dans le cercle lumineux et tendit la main vers moi, les yeux durs. J’obéis. Je posais ma main dans la sienne. A peine les doigts gantés se refermaient-ils sur ma peau, qu’un tourbillon de couleurs nous engloutit. J’eus l’impression que ma tête allait exploser quand il y eut une violente secousse, et je manquais de m’écrouler sur le sol alors que mon estomac montait et descendait dans mon ventre. Je plaquai la main sur ma bouche pour retenir ma nausée quand soudain, une main se posa sur ma taille et me tira violemment en arrière. Une flèche passa devant mes yeux et avant même de m’en rendre compte, je me retrouvais séparée de nos assaillants par son immense corps protégé d’une armure. Je ne comprenais rien. J’entendais des cris, des hurlements…Des brigands nous attaquaient. Ridicule. N’avaient-ils donc pas vu de qui il s’agissait ? Mais plus surprenant encore. Comment les abattait-il sans bouger d’un pouce ? J’eus rapidement ma réponse. Il se mit légèrement de profil pour passer un bras autour de ma taille. Je vis clairement un éclat bleu vif passer dans ses yeux et son pied frappa le sol. L’air sembla se mettre à trembler. Les voleurs volèrent littéralement dans les airs avant de retomber lourdement sur le sol. Le dernier fut abattu dans le dos par un éclair qui jaillit de la main de l’Avatar. La magie. L’odeur de sang et de chair grillée imprégnait l’air et ce fut trop pour mon estomac. Il me laissa vomir tout mon saoul, ses yeux bleu clair fixés sur moi. Je me redressai, tremblante. Comment pouvait-on être si insensible ? Il avait déjà tué tant d’hommes…Son cœur était-il glacé ?
Il me lança un dernier regard et reprit sa route. Je m’aperçus alors qu’il y avait des champs autour de nous. Des épouvantails se balançaient doucement dans le vent, le soleil glissant ses rayons au travers de l’épais feuillage des arbres. Il faisait bon ici. L’air semblait pur et il n’y avait pas cette humidité persistante qui rendait les vêtements poisseux. Je le suivais rapidement alors qu’il remontait la route. Un garde se tenait un peu lus loin, épée en main. Au dessus de lui, un étrange pont en bois construit entre les deux talus rocheux.
-Oh, bienvenue à Oakvale puissant Avatar ! s’exclama le garde alors que je baissai les yeux pour le regarder.
-Rien de nouveau ? lâcha l’autre de sa voix profonde.
-Rien, respecté seigneur. Les marchands viennent souvent dans le village, les jeux de la taverne tournent bien et le Latte Poulet rapporte une fortune.
L’Avatar hocha la tête et dépassa l’homme qui laissa son regard traîner sur moi. Gênée, je rentrai la tête dans mes épaules et continuait rapidement mon chemin. Nous descendîmes la rue principale alors que les gens se retournaient à notre passage, s’inclinant révérencieusement devant lui, me jetant un regard étonné ou dégoûté selon le sexe de l’individu, jusqu’à ce que nous atteignîmes une grande maison, fraîchement construite. Une immense porte de bois noir sculpté semblant peser des tonnes en fermait l’entrée. Et il la poussa d’une seule main, l’ouvrant sur une demeure où seuls des privilégiés pouvaient entrer.
C’était là que j’allais vivre les années les plus mouvementées, les plus éprouvantes et aussi les plus délicieuses de toute ma vie, dans cette maison emplie d’embruns et soupoudrée des feuilles dorées des arbres d’Oakvale.
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Konan lunétoile
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MessagePosté le: Sam 26 Avr - 20:11 (2008)    Sujet du message: La femme oublié -fanfic- Répondre en citant

3. La première et la deuxième femmes
J’entrai à sa suite, la tête basse, le regard furetant dans chaque recoin. Des serviteurs accoururent aussitôt pour venir saluer leur maître, lui apportant eau fraîche et nourriture. Je lus la crainte, l’admiration et le respect dans leurs yeux. Singulier mélange… Un bruit de pas légers descendant les escaliers se fit entendre et une femme apparut. Jamais je n’avais vu une femme aussi belle. Elle ressemblait aux sculptures de la vieille chapelle abandonnée. Grande, fine, la peau mate, elle avait de très longs cheveux noirs qui balayaient son dos à chacun de ses pas. Ses yeux noirs en amande étaient mis en valeur par une luxueuse robe ocre à multiples voiles assortis à des superbes bijoux d’or. Un anneau ceignait son front juste au dessus de sourcils parfaitement dessinés sur le visage grave. Visage qui s’éclaira en un instant d’un splendide sourire.
-Mon Seigneur, fit-elle d’une voix grave et chaude en s’approchant de lui. Je suis heureuse de vous voir en bonne santé.
-Je vais bien Aïka, répondit-il en s’avançant à sa rencontre.
Elle posa la main sur le bras cuirassé alors qu’il ôtait d’un doigt le tissu noir qui lui recouvrait toujours le bas du visage, et ils se penchèrent pour s’embrasser. Je regardais la scène avec surprise. Jamais, jamais je n’aurais cru cet homme, que dis-je, cette montagne de muscles et d’insensibilité, capable d’un geste aussi tendre. Car le baiser était visiblement réciproque et ne venait pas seulement de la femme. Ils se séparèrent et elle lui sourit, rayonnant de gentillesse et de beauté. Ce fut alors que ses yeux se posèrent sur moi. Et je me sentis soudain sale, laide et insipide.
-Qui est cette jeune fille ? demanda-t-elle d’une voix qui n’avait rien d’agressif.
-Une fille qui va vivre ici à partir d’aujourd’hui, répondit-il en commençant à déboucler la sangle de son épée.
-Inutile. Nous n’avons pas besoin de servantes supplémentaires.
Je levai les yeux à l’entente de cette nouvelle voix. Une femme plus jeune que la précédente se tenait sur les marches, la main posée sur la hanche, et toisait la scène du regard. Elle aussi était d’une beauté stupéfiante, quoique très différente de la première. Si celle dénommée Aïka semblait incarner la douceur et la gentillesse, la nouvelle venue reflétait plutôt l’énergie à l’état pur et l’impétuosité. Les cheveux courts et roux, ils s’accordaient à des yeux ambrés, plus durs que la pierre à cet instant précis. Elle revêtait un corsage et un pantalon large verts brodés, et portait également une superbe parure de cuivre. Un large tatouage se laissait voir sur sa gorge et remontait le long de son cou pour mourir derrière son oreille. Nul doute qu’il devait se prolonger sur sa poitrine et peut-être même sur son ventre. Son regard était si lourd pour moi à cet instant que mes jambes lâchèrent sous mon poids. Je tombais lourdement sur le plancher, pétrifiée. Je sentis les yeux transparents se poser un bref instant sur moi avant de se tourner de nouveau vers la femme rousse.
-Ce n’est pas une nouvelle servante, Leny, lâcha-t-il de sa voix grave.
-Alors qu’est-ce qu’elle est ? demanda l’autre en descendant les dernière marche, les bras croisés sur sa poitrine. On dirait une putain crasseuse de Darkwood.
-Leny, surveille tes paroles, siffla la femme aux cheveux noirs, le regard dur alors que l’autre haussait les épaules. Cette jeune fille a l’air épuisée.
-Nous venons d’une contrée qui se trouve aux alentours de Windmill, dit l’Avatar en tendant son épée et son arc à celle nommée Leny qui les prit dans ses bras sans rechigner.
-Et vous l’avez fait marcher jusqu’à la porte de la forêt de Bowerstone ? s’exclama celle nommée Aïka d’un air effrayée. Pas étonnant qu’elle soit si fatiguée, la pauvre enfant !
-Enfant, c’est le mot, grogna l’autre en me jetant un regard noir alors que l’Avatar me regardait aussi.
-Je te laisse t’en occuper Aïka, dit-il au bout d’un moment.
-Oui Mon Seigneur, ne vous inquiétez pas, répondit-il avec douceur en le regardant avec tendresse. Allez vous reposer. Leny, je compte sur toi, ajouta-t-elle d’un ton plus dur.
L’autre poussa un soupir en levant les yeux au ciel et suivi le chevalier à l’armure qui monta les escaliers. Je sentis une main passer sous mon menton et rencontrait les des yeux noirs et le bon sourire qui me réchauffa soudain le cœur après ces jours d’enfer.
- Allez viens. Un bon bain et tout ira mieux.

Jamais je ne m’étais sentie aussi bien de toute ma vie. En réalité, les seuls bains que j’avais pris jusqu’alors étaient dans le lac gelé derrière le village. Rien à voir avec l’immense salle de pierre blanche où se trouvait un bain d’eau brûlante. Un peu empotée et gênée, je restai devant, attendant que la femme aux cheveux noirs arrive, de larges draps blancs dans les bras. Elle me sourit :
- J’ai renvoyé les serviteurs pour qu’ils ne te gênent pas, me dit-elle. Vas-y, enlève tes vêtements et entre dans l’eau.
- Je…Je suis vraiment très sale, balbutiai-je en regardant l’eau claire qui se présentait à moi.
- Ne t’inquiète pas, nous viderons le bassin et nous remettrons de l’eau propre. Allez.
Elle me poussa gentiment vers une chaise. Mal à l’aise, je la suivis du regard alors qu’elle contournait le bassin pour y verser le contenu laiteux d’une jarre. L’eau se teinta alors de blanc alors que l’air s’emplissait d’une senteur délicieuse.
- Kalystis, me dit-elle en souriant. Une fleur fragile qui pousse sur les falaises du nord de Windmill. Un parfum qui t’ira bien, j’en suis certaine. Viens.
Devant la douceur de sa voix, je ne pus qu’obéir. Avec honte, j’ôtais mes guenilles et restai debout, embarrassée, ne voulant les poser ni sur la chaise ni par terre de peur de salir. Une fois encore, Aïka vint à mon aide, me débarrassant sans aucun dégoût d mes vêtement crasseux en les posant sur une chaise et en m’aidant à pénétrer dans l’eau. La chaleur l’enveloppa toute entière. Je me laissais sombrer un bref instant avant de remonter à la surface.
- Viens voir par là…
J’obéis, incapable de faire autrement. Aïka s’était agenouillée sur le bord du bain et elle commença à toucher mes cheveux. Ils étaient si sales et emmêlés qu’ils coulaient comme des tresses grasses sur mes épaules. Honteuse, je n’osai même pas la regarder.
- Je vais quand même devoir appeler des servantes pour s’occuper de toi, déclara-t-elle enfin avec un sourire. Ne t’inquiète pas, elles ne te feront aucun mal.

Ce fut la première fois de ma vie que l’on s’occupa ainsi de moi. J’étais pétrifiée, perdue, pataude. Je regardais ces filles, certaines beaucoup plus âgées que moi, virevolter autour de mon corps pour le récupérer, nettoyer, parfumer…Ce que je vécus comme une vraie torture s’acheva enfin. L’eau se vida pour la deuxième fois et le bain fut de nouveau empli de liquide bouillant où je me glissai avec délice. Je caressai doucement ma peau, surprise de la trouver aussi douce et claire. Quant à mes cheveux, ils m’arrivaient à présent aux épaules ; elles avaient du en couper une bonne longueur à cause des nœuds. Mais peu m’importaient. Ils filaient entre mes doigts comme des fils dorés…Je voyais enfin leur véritable couleur. Après vingt et un ans de vie. Quand j’y repense, je me rends compte combien j’ai eu de la chance.
La porte s’ouvrit doucement sur Aïka qui pénétra dans la pièce, un sourire aux lèvres. Elle s’approcha sur le bord et me présenta un large morceau de tissu soyeux, qui valait à lui seul l’auberge de mes parents.
- Viens te sécher. Rester trop longtemps dans le bain va te rendre malade.
Je sortis doucement de l’eau et la laissai m’envelopper de cette douce couverture. Je croisai alors son regard noir de velours, son doux sourire, et toute ma tristesse remonta dans ma gorge. Pourquoi moi ? Pourquoi tout ça ? Qu’allais-je devenir ? Qu’allait-on me faire ? Me vendre ? Me prostituer ? Expérimenter des potions sur moi ? Les larmes roulèrent sur mes joues avant que je puisse les retenir. Je les essuyai rapidement de peur de la mettre en colère. Mais je sentis une main fine se poser sur ma nuque et elle m’attira doucement contre elle, nichant mon visage brûlant au creux de son épaule. Je restai pétrifiée, ne sachant comment réagir.
- Tu peux pleurer, souffla-t-elle. Ne te retiens pas. Avec moi, tu peux.
Ces quelques mots suffirent pour ouvrir la vanne des souffrances accumulées ces derniers jours. Peut-être, ces vingt et une dernières années.
Aïka est la femme que j’aime le plus au monde. Pleurer face à elle ne m’a jamais dérangée. Je compris vite pourquoi elle possédait le statut important de première femme. Deuxième femme d’Albion sur le papier après Lady Grey, mais première dans les esprits et les cœurs, elle avait un pouvoir phénoménal qu’elle utilisait avec sagesse et mesure. Pouvoir convoité par beaucoup. Notamment par Leny. Elle aurait tout fait pour devenir la première femme et éliminer toutes ces concurrentes. Je l’appris très vite à mes dépends.
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MessagePosté le: Sam 26 Avr - 20:12 (2008)    Sujet du message: La femme oublié -fanfic- Répondre en citant

4. La troisième femme
Cette nuit là, je dormis dans une des très nombreuses chambres vacantes, dans des draps propres et un lit moelleux. Pourtant, le trouble m’empêcha de me reposer correctement. J’étais soulagée d’avoir pleuré, mais je me sentais en territoire ennemi. Je finis la nuit par terre, roulée en boule derrière le lit dans une couverture, la dureté du sol me rassurant. Ce furent des servantes qui me réveillèrent, me jetant un regard partagé entre l’étonnement et le mépris.
- Dame Aïka a demandé à ce que vous preniez le petit déjeuner dans la cuisine, m’informa l’une d’elles.
J’acquiesçai, soulagée de ne devoir pas affronter cet homme dès le réveil. J’eus néanmoins droit à un rafraîchissement, une robe propre et une coiffure. Ce fut à ce moment là que je me vis dans le miroir. Et je restai pétrifiée. Jamais encore je ne m’étais vue aussi bien. Les rares fois où mon reflet avait été visible étaient lorsque je prenais un bain dans l’eau trouble de la rivière glacée…Là, je me vis des pieds à la tête. Mes cheveux blonds avaient été joliment tressés et ma robe bleue s’accordait à la couleur de mon œil droit. Ma peau était pâle et douce, ce qui ne faisait que renforcer la différence de couleur de mes yeux. Cette vision m’impressionna et me fit peur. Je me trouvais presque jolie…Que penseraient les autres ? Penseraient-ils à me vendre pour un bon prix ? Peut-être…Le cœur serré, je suivis les servantes dans les escaliers de service et mangeai du bout des doigts, la peur m’enserrant l’estomac. La cuisine était immense elle aussi et les tables en bois solide. Ils y avaient de très nombreux ustensiles en fonte et en cuivre, sans parler de l’argenterie dans les placards…Il y avait dans cette seule pièce certainement plus de richesses que dans trois villages comme le mien. Toute cette abondance me fascinait…Comment pouvait-on être aussi prospère ? Qu’avait fait cet homme pour obtenir toutes ces richesses ? Bien sûr, je connaissais les grandes lignes de son histoire…Mais rien de bien précis. Surtout que les dires avaient du être amplifiés à la longue par les marchands…Je me surpris à être curieuse. Curieuse de cet homme.
Un valet entra soudain dans la pièce cherchant quelqu’un du regard et ses yeux tombèrent sur moi :
- Notre révéré Maître souhaite vous voir, déclara-t-il en s’inclinant légèrement.
La gorge nouée, je reposai le fruit que j’étais en train de grignoter et je me levai. C’était maintenant qu’il fallait que je fasse mes preuves. Je jouais ma vie à cet instant précis. Il fallait absolument que j’arrive à le convaincre de me garder. Peu importait en tant que quoi…Je ne voulais pas être vendue.
J’entrai en tremblant dans la salle à manger. Je serai fort mes doigts sur mon ventre pour ne pas montrer ma peur. A peine avais-je passé le seuil que les yeux clairs se posèrent sur moi. Je ne pus réprimer un autre frisson. Trop lourd était ce regard pour moi à l’époque. Trop lourd et trop imperméable. L’Avatar était assis au bout d’une longue table rectangulaire, et de chaque côté, une de ses femmes. Si Aïka m’adressa un gentil sourire de bienvenu, celle dénommée Leny me jeta un regard assassin qui ne me fit sentir que plus mal. Je m’avançais sans un mot face à eux et m’inclinai légèrement, tête baissée. Un silence pesant s’installa. J’essayais de ne pas triturer mes doigts, la gorge serrée. Que faire ? Que dire ? Enfin, Aïka prit la parole :
- As-tu bien dormi ?
- Oh, o…oui très bien, merci, répondis-je rapidement en m’inclinant une nouvelle fois.
-Cette robe te va très bien, ajouta-t-elle avec un sourire. Tu es très jolie.
-M…Merci, balbutiai-je, plus gênée par le regard clair me scrutant que par le compliment lui-même.
-Ce n’est pas une ancienne des miennes ? demanda soudain Leny d’un ton hargneux.
-Qu’est-ce que cela change ? intervint Aïka d’un ton soudain ferme. Tu ne la portes plus.
-C’est juste que je la croyais plus jolie que ça, répliqua l’autre d’un ton hautain. Comme quoi, les vêtements ne font pas tout.
-Leny, gronda la femme aux cheveux noirs alors que je baissai la tête, les joues en feu.
Il y eut un court silence puis :
-Approche.
Cette voix. Je frissonnai en m’exécutant. Je me plaçai à sa gauche, n’osant lever les yeux pour le regarder. Pourtant je sentais qu’il me dévisageait avec insistance. Mais c’était plus fort que moi…J’avais bien trop peur. Leny poussa un soupir :
-Aucune manière, lâcha-t-elle. C’est ça de choisir des paysannes.
-Je l’ai choisie car elle peut être utile, répliqua l’Avatar alors que la femme rousse affichait une moue boudeuse.
Il se tourna de nouveau vers moi :
-Regarde moi.
Je levai doucement les yeux. Dans la lumière matinale, ils étaient encore plus clairs que je ne l’avais pensé. Son visage semblait moins fermé que la veille. Ses traits étaient moins tirés, il était rasé, ses cheveux étaient propres et il ne portait pas cette imposante armure noire. Presque un homme normal…C’était sans compter cette redoutable aura qui l’enveloppait même à cet instant.
-Ton nom.
-Sha…Sharna, bégayai-je.
-Je veux que tu fasses quelque chose pour moi, commença-t-il sans me lâcher du regard. Ma femme ici présente est malade.
Il montra Aïka de la main et le visage de cette dernière se crispa légèrement.
-Mon Seigneur…essaya-t-elle.
-Une maladie qui touche ses poumons, continua l’autre sans faire attention à elle. Je veux que tu la soignes. Peux-tu faire cela ?
J’ouvris de grands yeux. Moi ? Soigner quelqu’un ? Bien sûr j’avais des bases de médication mais…Leny se mit soudain à rire :
-Vous voulez que cette pouilleuse réussisse là où les plus grands médecins ont échoué ?!
-Je ne te demande pas ton avis, trancha-t-il en se tournant vers elle.
Elle se tut aussitôt et détourna le regard, l’air boudeur. Mais je l’avais clairement vue frissonner. Il lui faisait peur. Comme à Aïka. Mais leur lien semblait différent avec cette dernière…Quelque chose de plus…profond. Je ne réfléchis que très peu : c’était ou ça, ou être vendue immédiatement.
-Je…je ferais mon possible.
-Bien, déclara-t-il en faisant un petit geste de la main. Je te laisse le champ libre. Fais comme tu veux, dépense la somme que tu veux. Mais…
Il braqua soudain son regard sur moi et je crus que j’allais m’écrouler de frayeur :
-Ne t’avise pas de t’enfuir.
Je fis non de la tête, incapable de prononcer un mot. Sur un geste de sa main, je pris congé, mon cœur battant si fort que je crus qu’il allait exploser.

-Je suis désolée.
Aïka était entrée dans la pièce où je me trouvais, me faisant sursauter. Sur ses lèvres, un petit sourire d’excuse.
-Je ne pensais pas qu’il te demanderait cela, avoua-t-elle.
-Oh…Ce…ce n’est rien, je vous assure, dis-je en me retournant vers les placards. Je…Je vais faire de mon mieux.
Il y eut un petit silence durant lequel j’essayais de calmer ma respiration et mon cœur battant la chamade. Puis des bruits de pas se rapprochant et la femme aux cheveux noirs s’approcha de la table pour jeter un œil à ce que j’y avais entreposé :
-Alors ? demanda-t-elle avec un sourire. Que fais-tu ?
-Je…j’ai essayé de rassembler tout ce que je connaissais pour traiter les maux de gorges et de poumons, commençai-je d’une voix mal assurée. Il y a ici des herbes dont j’ignorai même la véritable existence…
Notre Seigneur s’est, il y a longtemps, beaucoup intéressé à l’alchimie, m’expliqua-t-elle en balayant du regard l’immense pièce dont les murs étaient couverts d’étagères, débordantes de pots et d’alambics. Il cueillait toutes les espèces rares qu’il croisait. Il a même trouvé un daillet argenté une fois.
-Ah oui ? m’étonnai-je, stupéfaite.
La plante que l’on retrouve dans les contes. La plante légendaire née des larmes d’une déesse, pouvant soigner tous les maux de la terre. Aïka se tourna vers moi et un léger voile passa sur son visage :
-C’est grâce à cela qu’on a pu acheter cette maison.
-Vous…Vous l’avez vendue ?
Je ne pouvais pas y croire. Une herbe si rare, si précieuse, capable selon les dires de fabriquer des antidotes en quantités phénoménales…Vendue ! Aïka se mit à rire doucement.
-Je sais ce que tu penses. Que c’est un homme au cœur froid, qui ne pense qu’à l’argent, au profit. Tu n’as peut-être pas tort en un sens…
Elle resta quelques instants en silence.
-Mais s’il a acheté cette maison, c’est parce les médecins de Knothole Glade, ma ville natale, ont certifié que la pluie ambiante était mauvais pour moi et que l’air marin me ferait du bien…Je n’y crois pas.
Je ne savais quoi répondre. Etait-ce une critique ou un compliment ? Elle leva de nouveau ses yeux noirs vers moi et le sourire était revenu sur son visage :
-Je voulais juste te dire de ne pas te faire trop de soucis pour cette histoire de traitement. Je me doute bien que tu n’y arriveras pas, sans vouloir t’offenser.
-Je…j’aimerai quand même essayer, osai-je en baissant les yeux.
-Si tu veux, fit-elle en hochant la tête.
-Il faudrait que…que je vous pose quelques questions…
-Ah ? Très bien.
Elle s’assit, ses cheveux noirs glissant avec grâce sur ses épaules fines.
-Je t’écoute, dit-elle avec un bon sourire.

Je quittais la maison avec un petit panier. Les rues pavées de la ville d’Oakvale étaient animées et je m’en éloignai rapidement pour éviter la foule. J’avais très envie de visiter la ville mais…les gens me terrifiaient encore à l’époque. Une jeune femme ne se promenait jamais seule chez moi, sous risque de finir dans un buisson, brisée pour les plus chanceuses. Mortes pour les autres. Mais ici, tout semblait différent. Les filles de mon âge riaient et flirtaient dans la rue, m’adressant même un regard étonné ou un sourire. Deux ou trois jeunes hommes me saluèrent avec un sourire mais je baissai la tête et pressai le pas. Cette différence avec tout ce que j’avais connu me mettait mal à l’aise. Je recommençai à respirer une fois arrivée dans les champs. Je les traversais en respirant avec délice toutes les odeurs qui m’entouraient, laissant le vent et le soleil caresser mon visage. Avais-je déjà connu un moment aussi doux ? Aussi paisible ? Non, jamais. Bien que le poids de ma tâche pesait plus qu’un troll de terre sur mes épaules, je me sentais légère. Vivante.
Je ramassai plusieurs herbes dans les sous bois. Parfois, je tirai le livre que j’avais emmené avec moi et vérifiai que ce que j’avais sous le nez correspondait à ce que je voulais. Il y avait beaucoup moins de variétés de plantes médicinales ici qu’à Windmill. L’air marin n’a jamais été très propice aux plantes soigneuses, encore moins un sol riche comme celui d’Oakvale. Trop de soleil, pas assez de pluie. Exactement tout ce qui ne fallait pas à une bonne herbe. Enfin, je n’allais pas faire la difficile. Je pourrais toujours compléter avec celles séchées de la réserve bien qu’elles soient moins efficaces que des herbes fraîches. Je fis demi-tour pour apercevoir un jeune homme un peu plus loin. Et un seul regard me confirma mes pires craintes. Il me suivait. Sans attendre, je me mis à courir comme une folle, je traversai sous bois et champs sans m’arrêter, et pénétrai telle une tornade dans la maison, fermant la porte derrière moi. Trois serviteurs accoururent, affolés.
-Que se passe-t-il, mademoiselle ?!
-Je…Rien…Rien, ça va, excusez moi de vous avoir effrayés, réussis-je à articuler en me dirigeant vers la réserve.
Là, dans la pièce emplie de senteurs d’herbes parfumées, je me sentis mieux. Ici était mon antre. Seul là, j’étais moi-même, je contrôlai ce qu’il se passait. J’étais forte.

Aïka était atteinte de ce qu’on appelait chez nous la maladie des « poumons de cendres ». Elle ne supportait pas l’humidité et pour cela, les médecins avaient eu raison de l’éloigner de Knothole Glade. Mais la proximité de la mer n’était pas vraiment une bonne chose non plus. J’avais vu une jeune fille mourir de cette maladie et cela n’avait rien de très beau à regarder. Elle avait pris une teinte mauve, puis ses poumons avaient gonflé, en s’imbibant d’eau, et elle avait fini par mourir ainsi étouffée après plus de deux mois de calvaire. Heureusement, Aïka ne semblait qu’au début de sa maladie. Elle toussait beaucoup, avait de nombreux vertiges, mais rien qui n’aurait pu mettre sa vie en danger avec un bon traitement. Je lui donnais à respirer une décoction tous les jours et une pommades à s’appliquer sur la poitrine. L’eau était ainsi mieux éliminée des poumons et il lui serait sans aucun problème possible de continuer vivre à Oakvale.
Les premières améliorations ne se firent sentir qu’au bout de quelques semaines. Dans ce temps, la réserve était devenu mon petit laboratoire, mon territoire attitré. J’y passai le plus clair de mon temps si ce n’était pour partir dans les bois ou aller demander conseil à l’instructeur du village. Je savais lire mais parfois, les mots étaient en langage qui m’était inconnu. C’est là que j’appris que je ne savais déchiffrer que les runes des mages et non la langue normale. Cela me fit un choc. Je n’aurais jamais cru ça possible. J’eus alors peur que l’on me considère comme une sorcière. Et je diminuai encore le nombre de mes sorties.
Un soir, l’Avatar me fit appeler à la salle à manger. C’était seulement la deuxième fois où je le voyais dans cette maison, assis à cette table. Maintenant, cette vision m’est familière. Comment aurais-je pu le savoir à l’époque ? Ce fut ce soir là que tout changea.
Aïka me fit un grand sourire et se leva même pour venir me prendre la main. Elle m’accompagna jusqu’au bout de la table où l’homme et Leny étaient assis. Cette dernière me jeta un regard haineux et je ne pus m’empêcher de baisser la tête. Elle me terrifiait.
-Notre Seigneur et moi-même tenions à te remercier chaleureusement, déclara Aïka en serrant mes mains dans les siennes. Voilà trois jours que je ne tousse plus et, cela fait un moment que je n’ai plus mal à la tête…Merci Sharna.
-Je…vous en prie, soufflai-je en penchant doucement la tête.
-Bien, maintenant qu’Aïka va mieux, cette fille va pouvoir se rendre utile au lieu de passer la journée dans cette pièce qui empeste la maison, lâcha Leny.
-C’est là qu’elle demeurera désormais, annonça l’Avatar.
Il leva ses yeux clairs vers moi :
-Si elle le désire…
Leny ouvrit de grands yeux alors qu’Aïka dévisageait l’homme aux cheveux noirs, visiblement ébranlée. Quant à moi, je me contentai de le regarder, incapable de détacher mes yeux des siens. Moi ? Rester ici ? Nourrie, logée ?...Protégée ? J’ouvris plusieurs fois la bouche, aucun son ne sortait. L’Avatar pencha légèrement la tête et ce simple geste d’impatience me débloqua.
-Oui ! m’exclamai-je presque.
Aïka me lâcha doucement les mains mais je ne m’en rendis pas compte. J’assistai à quelque chose d’extraordinaire. Les yeux clairs brillaient d’une lueur que je ne connaissais pas. Et un léger sourire était apparu sur les lèvres de l’homme.
-Je…Je mets mes dons de guérisseuse à votre disposition, ajoutai-je en baissant la tête.
Il se leva pour me dépasser. Et en passant à côté de moi, il tendit juste la main pour effleurer les cheveux. Ce simple geste effaça tout ce qui traînait dans mon esprit. Je restai là, debout comme une idiote, je ne sais pendant combien de temps. La voix de Leny me ramena sur terre dans un véritable cauchemar :
-C’est hors de question que cette traînée intègre cette maison !
-Leny ça suffit ! répliqua Aïka sur un ton sec. Notre seigneur a fait son choix, c’est ainsi et tu n’as rien à dire.
-Au contraire ! Je suis la deuxième femme et j’ai toute autorité sur les suivantes !
Elle passa devant et m’attrapa violemment la mâchoire :
-Je vais t’en faire baver catin, grinça-t-elle en me broyant les joues.
Elle me cracha au visage avant de s’éloigner en renversant des vases au passage qui s’écrasèrent dans un farcas assourdissant sur le sol. Maladroite, choquée, j’essuyai ma joue du revers de ma manche quand Aïka s’approcha de moi avec un linge mouillé, un petit sourire d’excuse sur les lèvres.
-Il faut la comprendre…souffla-t-elle. Une autre femme va arriver dans notre maison…Ca fait toujours un peu étrange. Mais elle s’y fera…
-Une…une autre femme ? balbutiai-je.
Les yeux noirs me dévisagèrent un instant puis elle rit doucement :
-J’en étais sûre…Tu ne sais pas ce que ça signifie n’est-ce pas ?
J’hochai la tête, perdue. Elle inspira profondément, comme si chaque mot lui coûtait.
-Quand l’Avatar demande à une femme de rester dans sa demeure, il n’y a qu’une seule raison.
Mon cœur s’arrêta. La réponse que j’obtins fut bien différente de celle que j’attendais.
-C’est pour l’épouser.
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Konan lunétoile
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MessagePosté le: Sam 26 Avr - 20:13 (2008)    Sujet du message: La femme oublié -fanfic- Répondre en citant

Chapitre 5 : Longue nuit
Je crois bien que la période des préparatifs du mariage fut la pire de toute ma vie. Pourtant on ne me battit pas ou on ne me força pas à travailler. Pire. Je devais absolument me tenir tranquille alors que des dizaines de serviteurs tournoyaient toujours autour de moi, prenant des mesures, arrangeant mes vêtements, mes coiffures. Aïka n’était pas en reste. Si elle s’était montrée distante les jours suivants la nouvelle, elle sembla l’accepter par la suite et l’excitation la gagna également.
-Qu’est-ce que tu dis de ça ? demanda-t-elle un jour en me montrant une superbe robe blanche à larges voiles.
-Elle est…magnifique…soufflai-je.
-Tu as dis ça pour toutes les autres, remarqua-t-elle avec un sourire.
-C’est que…C’est ce que je pense.
Elle me dévisagea un instant puis vint s’asseoir à côté de moi, me prenant une main.
-Ecoute, commença-t-elle en me regardant dans les yeux. Je sais que tout cela est nouveau pour toi et…Sûrement que cette décision a été un peu rapide mais…C’est comme ça. Notre Seigneur t’a choisi pour femme, donc, nous n’avons pas la possibilité de dire non.
-Mais…mais je…
-Assez, me coupa-t-elle en levant la main. Tu dois à présent savoir deux trois choses. Les ordres de notre Seigneur sont absolus, tu n’as pas le droit de désobéir, comme tu n’as pas eu le choix lors de cette demande en mariage. D’ailleurs, ajouta-t-elle avec un sourire, il aurait été illogique de refuser. Il est séduisant, influent, riche, gentil par certains côtés, attentionné par moments…
Elle se tut un instant et je sentis ses doigts se crisper sur ma main :
-Si tu lui donnes satisfaction, tu n’auras rien à craindre, ni personne. Il te protègera mieux que le meilleur des boucliers, contre n’importe quoi et n’importe qui. Mais pour cela…
Elle me tapota le bout du nez avec un sourire :
-Il te faudra être douce, sensible, souriante et soumise. Est-ce clair ?
-O…Oui, acquiesçai-je.
-Bien, fit-il en passant une mèche blonde derrière une de mes oreilles. Alors nous allons te préparer pour ton mariage. Ce sera le jour qui marquera le plus beau tournant de ta vie, crois-moi.

Pour un tournant, en effet, c’en fut un. Le village d’Oakvale cessa de vivre durant une semaine pour préparer les noces, des charrettes entières de nourriture, de tissus et babioles en tout genre arrivant tout au long de la journée. Le village était devenu une fourmilière. Et les invités commencèrent à arriver. J’avais interdiction de les voir, tout comme je n’avais pas le droit de voir mon futur époux durant toute cette semaine. Il était parti exercer un rite purificateur à des lieues du village et, ne pouvant faire de même, je devais me contenter de rester enfermée dans ma chambre. Ah oui, cela aussi changea. On me changea de pièce et je pris une chambre au même étage que celle des deux autres femmes et de la chambre maritale. Cette simple pièce était plus grande que mon ancienne demeure. Quand je vis les deux immenses armoires contre le large mur, je me demandai ce qu’elles pouvaient bien contenir. Je ne possédais rien…La réponse arriva bien vite. Je n’imaginais pas que l’on puisse offrir tant de présents à une mariée. Enfin, les meubles furent emplis en moins de deux, tout comme les trois commodes et le coffre.
Les invités arrivèrent donc et la demeure se mit à bourdonner comme une ruche, des pas montant sans cesse les escaliers, parcourant les couloirs. Souvent je les entendais s’arrêter devant ma porte puis s’éloigner rapidement, accompagnés de chuchotements. Quant à moi, j’étais terrifiée. Aïka me délaissait depuis bientôt quatre jours pour remplir ses devoirs de première femme et je préférais largement être seule que de rencontrer Leny. Je passais donc le plus clair de mon temps avec des servantes qui m’aidaient à choisir mes robes en fonction de l’heure de la journée, des occasions, et je complétais mon herbier dès que les plantes ramassées les semaines précédentes étaient sèches. La plus vieille des domestiques m’enseigna les rudiments de la bienséance, m’énonçant mes nouveaux devoirs ainsi que mes nouveaux droits. Autant dire la liberté ! La seule personne à respecter était mon époux. Tous les autres étaient en dessous de mon moi. Lorsque je l’appris, cela me fit peur. Je me trouvais au même niveau que Lady Grey pour l’influence…Quand on avait entendu parler de cette femme, c’était effrayant…Et si je commettais des erreurs ?
La fin de cette effrayante période que j’aurais du vivre dans la béatitude s’acheva enfin par le retour de l’Avatar. Il m’était interdit de le voir, néanmoins je me glissai à la fenêtre et écartai doucement le rideau pour jeter un coup d’oeil dans la rue. Je ne savais pourquoi mais le fait de ne pas l’avoir vu durant une semaine m’avait angoissée. Oui, c’est bien le mot, angoissée. Je n’avais pu m’empêcher de me demander en quoi consistait ce rite, où est-ce qu’il était, si c’était douloureux ou fatigant…La réponse me vint bien vite. A peine je l’aperçus que mon cœur se serra. Il avait l’air fatigué. Très fatigué. Monté sur un cheval ébène, il saluait d’un signe de tête les gens qui l’acclamaient. Devant lui, la foule se séparait pour le laisser passer mais je lisais la joie sur les visages, la joie de l’accueillir et de le revoir. Cet homme terrifiant…Ils le traitaient tous à cet instant comme un enfant du pays, comme n’importe quel autre homme qui allait se marier. Un homme comme les autres.
Ce fut alors qu’il leva les yeux. Et son regard clair croisa directement le mien. Je restai pétrifiée. Comment avait-il su… ? Je ne savais quoi faire et je me contentai d’ouvrir un peu plus le rideau, pour le saluer d’un petit signe de tête, le cœur battant la chamade. Il se laissait porter par sa monture, son regard ne quittant pas le mien, puis il reporta son attention sur les gens qui l’entouraient. Mais je vis un léger sourire sur ses lèvres. Et c’est là que je compris que j’étais prisonnière. Prisonnière de ce sourire. Et de l’homme qui le conservait si jalousement.

Il ne me fut pas permis de participer aux festivités qui se déroulaient avant la noce. Le jour même de la cérémonie, les servantes arrivèrent à l’aube pour commencer à me préparer à ma sortie qui aurait lieu en fin de journée. Au fil des heures, je vis des regards se poser sur moi, légèrement étonnés.
-Tu es bien docile aujourd’hui.
Je levai les yeux vers Aïka qui venait de pénétrer dans la pièce, éblouissante comme de coutume dans une superbe robe à voiles dorés. Sur son front, brillait le diadème en or frappé du blason de l’Avatar, signe de son appartenance à l’homme le plus célèbre d’Albion. Couronne que je posséderai bientôt moi aussi.
-Oui, fis-je avec un léger sourire.
Je vis clairement les doux yeux noirs se teinter d’étonnement.
-C’est bien la première fois que tu m’adresses aussi directement un si joli sourire, remarqua-t-elle en souriant à son tour. Et j’en suis ravie, ajouta-t-elle alors que je baissai les yeux, gênée.
Elle tourna un instant autour de moi, réajustant au passage un ruban dans mes cheveux, puis vint se placer face à moi.
-Tu es sublime, déclara-t-elle enfin.
-Merci…soufflai-je. Toi aussi…
-Non, fit-elle en me faisant relever le menton. Aujourd’hui, c’est ta journée.
Ma gorge se noua et je levai doucement la main pour prendre la sienne. Je la vis sourire alors qu’elle pressait mes doigts tremblants.
-N’aies pas peur, me rassura-t-elle en me caressant la joue. Tout se passera bien.
-Mais…Mais si jamais je trébuche, balbutiai-je, les larmes aux yeux. Si je lui fais honte…
-Tu ne trébucheras pas, assura-t-elle. Je serai là pour te mener à l’autel et notre Seigneur te soutiendra par la suite. Quant à lui faire honte…Crois moi, il en faut beaucoup…
Intriguée du ton qu’elle avait pris, je la dévisageai. Et, pour la première fois, je lus la douleur sur son visage. Mais avant que je n’aie pu ajouter quelque chose, un doigt fin se posa sur mes lèvres :
-Nous aurons tout le temps de nous raconter cela plus tard, dit-elle avec un sourire. Après tout, nous allons vieillir ensemble.
Mon cœur se gonfla à l’entente de ses paroles et je lui pris la main pour l’embrasser. Je n’étais plus seule. Et je ne le serai plus jamais.
-Allez, déclara-t-elle en posant une couronne de fleurs blanches sur ma tête et me faisant redresser. C’est ton heure… L’heure de la nouvelle Sharna.

Je ne puis dire si ces souvenirs sont les plus beaux ou les pires de ma vie. Même aujourd’hui, j’hésite encore. A vrai dire, j’étais tellement terrifiée, que ce passage reste très flou dans ma mémoire. Tout ce dont je me rappelle, c’est le bras fin d’Aïka me soutenant alors que nous sortions de notre demeure. La lumière du soleil avait viré à l’orangé et l’air lui-même semblait s’être enflammé en cette soirée exceptionnelle. L’horizon luisait de mille feux et faisait paraître l’océan comme une large étendue d’or pur. Face à moi, un long tapis bleu s’étendait jusqu’à l’autel, dressé au bord de la falaise, surplombant les flots. De part et d’autre, les villageois, les invités me dévisageaient, curieux, mais aussi avec un bon sourire aux lèvres. Je détestais être observée ainsi, j’avais l’impression qu’ils se mettraient tous à hurler et à se jeter sur moi s’ils s’apercevaient de ma différence. J’avançai donc telle une fautive menée à l’échafaud, Aïka à ma gauche et Leny à ma droite. Même sa présence m’était indifférente, tant je ne pouvais être effrayée davantage.
-Détend toi, me souffla Aïka. Ils ne peuvent pas te voir, tu as ton voile.
Cette révélation me rassura quelque peu. Je me redressai légèrement, en inspirant profondément. Il fallait que je fasse bonne impression. Après tout, ma vie entière serait ainsi. La nouvelle Sharna…Oui, une renaissance.
Solidement appuyée sur Aïka, je me laissais conduire vers l’autel, pas à pas. Au fur et à mesure que la distance diminuait, les vêtements des convives se faisaient plus riches et les regards plus mielleux. J’eus soudain l’impression d’avancer dans une meute de loups affamés. Je levai vivement la tête pour savoir quand mon calvaire se finirait et je faillis m’arrêter. Là haut, debout devant l’autel, se tenait l’Avatar. Je dois dire que je n’ai vu plus belle vision de toute ma vie. Et pourtant, je crois que mes yeux se sont posés sur tout ce qu’Albion compte de somptueux tant en femmes qu’en hommes ou encore en paysages. Mais cette apparition les dépasse tous de loin.
Il revêtait une armure dorée qui scintillait dans les couleurs du couchant et le soleil le baignait d’une aura divine. Tout son être semblait flamboyer comme l’astre lui-même. Sa cape blanche flottait avec douceur dans les airs, tranchant avec la noirceur de ses longs cheveux détachés, juste retenus en demi queue par un fil doré. Et ses yeux, ses deux superbes yeux clairs qui se posaient sur moi à cet instant là luisaient plus encore que l’océan miroitant.
Aïka se détacha doucement de moi mais je ne m’en rendis pas compte. Il venait de me tendre la main. Un sourire aux lèvres, ses yeux dans les miens malgré mon voile opaque. Je parcourus les derniers pas seule, comme hypnotisée, et posai ma main dans la sienne. Elle ne tremblait plus. Je n’avais plus peur de rien. Aïka avait raison. A ses côtés, je ne risquais plus rien. J’en étais certaine.
J’entendis à peine les paroles du prêtre. Je me contentais de dire oui quand le vieil homme posa son regard sur moi. J’étais hors de ce monde, sur un petit nuage, complètement perdue dans un grand brouillard orangé. Et pourtant, lorsque l’Avatar me passa la bague au doigt, je sentis les larmes me monter aux yeux. Je savais que les gens retenaient tous leur souffle autour de nous, mais je ne voyais rien. Les yeux clairs qui me dévisageaient occupaient toutes mes pensées. Avec une douceur que je ne l’avais vu employer qu’avec Aïka, il leva le voile qui cachait mon visage. Il ôta la couronne de fleurs qui se trouvait sur me tête pour la jeter à la mer puis, toujours avec des gestes lents et mesurés, cercla mon front du diadème d’argent frappé de son blason.
-Tu es à présent Sharna Robe d’Oakvale, dit-il de sa voix grave, quelque peu rauque. Ma femme.
Sans trop savoir pourquoi, je souris. Ces mots…J’étais certaine qu’il ne les avait dit que pour moi. Sa main gantée se posa sur ma joue et je vis un sourire se dessiner sur ses lèvres. Un si gentil sourire…Et il m’embrassa.
Les sons revinrent d’un seul coup à mes oreilles alors que des centaines de pétales de fleurs tombaient en pluie sur l’autel, lancés par les invités euphoriques. L’Avatar se détacha doucement de moi et regard avec un sourire mon visage rouge pivoine. Il se mit alors à rire et me prit par la main pour me guider sur le tapis nous conduisant au lieu de la fête. Autour de nous, les gens applaudissaient, sifflaient, en envoyant des fleurs et des minuscules cristaux qui scintillaient dans la lumière. Je crois que ce fut à ce moment là alors que je descendais le long de la falaise, main dans la main avec cet homme, dans ma robe de mariée, que je me rendis vraiment compte de la situation dans laquelle je me trouvais. Et je me mis à rire moi aussi, en m’accrochant à son bras et en saluant les habitants qui nous acclamaient. Aïka avait raison. Depuis le début.

La fête dura tard dans la nuit. Mais comme à chaque mariage, les nouveaux époux quittèrent la fête plus tôt que les autres qui restaient à fêter l’évènement jusqu’au petit matin. Alors que mes nouvelles servantes me préparaient à ma nuit de noces, l’angoisse ne cessait de me serrer le cœur. Oui, pour dire vrai, j’avais essayé de ne pas penser à ce moment. Cela m’avait déjà surprise qu’il ne me prenne pas de force plus tôt…Mais là, c’était parfaitement officiel. Et cela n’était qu’une source d’angoisse supplémentaire. Une fois mon bain terminé, je fus habillée d’une légère chemise de voile blanche transparente et parée simplement de mon diadème. Puis, mes servantes me menèrent jusqu’à la chambre maritale où elles me laissèrent, en s’inclinant respectueusement. Aïka m’avait rassurée comme elle avait pu en me donnant quelques conseils que je suivis fébrilement. L’Avatar n’était pas encore là et j’ouvris le lit, avant de m’y installer, tremblante. Assise là, mes jambes repliées sur le côtés, j’entrepris d’observer la pièce, en tripotant nerveusement mes cheveux et en essayant d’oublier les battements euphoriques de mon cœur. Une dizaine de chandelles avait été placées sur la cheminée, éclairant faiblement la pièce et quelques autres sur la table. Le lit était à baldaquins, ornés de lourds rideaux faiblement décorés, tout comme ceux des fenêtres. Une chambre assez simple en fin de compte.
Alors que je tressai mes cheveux pour la cinquième fois, la porte du fond s’ouvrit. Je me redressai aussitôt, crispant mes doigts sur ma chemisette. L’Avatar me jeta un coup d’œil et sourit. Cela me fit rougir jusqu’aux oreilles et je détournai le regard alors qu’il ôtait ses vêtements, conservant uniquement un pantalon de toile légère. Il s’approcha doucement et vint s’asseoir sur le bord du lit où je me trouvais. Gênée et apeurée, je me raidis, n’osant relever la tête pour le regarder. J’avais peur. Oui j’étais terrorisée. Je connaissais…Je savais comme c’était brutal…Et douloureux…
Je le sentis bouger et une grande main chaude vint se poser sur ma joue. Elle n’était pas douce, mais dure et rêche. Cependant, elle me fit sentir mieux et je relevais les yeux vers lui. Et sentis les larmes rouler sur mes joues. Je voulus m’excuser de mon comportement mais ma gorge était serrée. Un doigt se glissa sous mon menton, m’obligeant à relever la tête pour rencontrer les yeux clairs. Brillants d’une lueur que je ne connaissais pas.
-Combien de fois ?
Mes doigts se crispèrent sur mes vêtements alors que la douleur et les souvenirs envahissaient mon esprit. Les larmes roulèrent de plus belle sur mes joues, inondant cette main à laquelle je m’accrochai alors.
-Trois…soufflai-je, en essayant de retenir des sanglots.
-Qui ?
Cette question avait été posée d’un ton rude. Mais je n’y décelais aucune colère dirigée envers moi. Non, cette haine n’était pas pour moi.
-Des clients…de l’auberge…réussis-je à articuler. Je suis désolée, ajoutai-je en serrant la grande main contre ma joue. Pardonnez-moi…je suis…impure…
Il y eut un grand silence durant lequel je crus mourir. Mon corps était assailli de tremblements alors que mon cœur menaçait d’exploser. Je sentis alors les lèvres sur les miennes et j’eus l’impression que la chaleur m’enveloppait, chassant au loin ma douleur.
-Je vais te faire oublier tout cela, souffla-t-il en essuyant les larmes de mes joues.
De nouveau, nos lèvres se joignirent alors qu’il me renversait avec douceur sur notre couche. Et alors que ses grandes mains exploraient mon corps, je sentis que ma nouvelle vie venait de commencer.
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MessagePosté le: Sam 26 Avr - 20:13 (2008)    Sujet du message: La femme oublié -fanfic- Répondre en citant

Chapitre 6 : la sœur, l’apprentie héros et l’admiratrice acharnée (1)
Je ne dirais pas que ce fut la plus belle nuit de ma vie. Ce serait mentir. J’avais peur et mes mauvais souvenirs hantaient chacun de mes gestes et des siens. Cependant, elle me rassura. Ce n’était pas aussi désagréable et dégradant que ce que j’avais vécu. Loin de là. Les caresses, les baisers et dormir blottie contre cet homme, c’était cela que j’avais préféré. Et me réveiller là, au chaud et en sécurité, fut, je dois le dire, le premier de mes plus beaux matins.
Le soleil entrait à peine dans la chambre et, par la fenêtre entrouverte, le vent marin soulevait doucement les rideaux. Je me donnais quelques minutes pour rassembler mes idées et réaliser ce qui m’arrivait. J’étais la femme de l’homme le plus célèbre et le plus convoité au monde. Certainement le plus redouté également…Pourtant, j’étais là, confortablement installée contre lui, son bras passant au dessus de ma taille. Couchée sur le côté, je le dévisageai calmement, prenant tout mon temps. Il semblait détendu, serein. Accessible. Ses traits étaient encore tirés par cette semaine de rituel, dévoilant le commencement de petites rides au coin de ses yeux. Sa peau était mate et de nombreuses cicatrices marquaient son corps. En particulier une qui déchirait largement son torse. Mon coeur se serra à l’idée de la douleur qu’il avait du ressentir lorsque la lame avait pénétré sa chair. Au vu de la largeur de l’entaille et de la boursouflure qui persistait, il avait été mal soigné. Si seulement j’avais été là…
Il poussa un soupir alors que mes doigts glissaient sur la cicatrice. Je le faisais sans réfléchir…Sans aucune retenue…Après tout, j’étais sa femme non ? Ne voulant pas le réveiller, je cessai un bref instant jusqu’à ce que sa respiration redevienne calme. Puis, j’ôtai avec délicatesse une mèche noire qui tombait devant ses yeux. Ce geste suffit à le faire soupirer une nouvelle fois. Et un léger grognement suivi d’un petit renfrognement du visage me fit fondre totalement. Il fallait que je grave profondément cette image dans ma mémoire. Je pensais ne pas le revoir de si tôt. Une fois levés, il redeviendrait l’homme froid et éloigné qu’il se devait d’être face aux autres. Il fallait en profiter.
Les lourdes paupières se soulevèrent et ce fut un regard embué qui se posa sur moi.
-Bonjour, soufflai-je avec un sourire.
Je vis l’air perdu disparaître au fond des prunelles bleues comme le ciel alors que les souvenirs lui revenaient en mémoire et cette petite étincelle s’allumer dans son regard. Il se tourna un peu plus vers moi et m’attira près de lui de son bras encore autour de ma taille, pour m’embrasser avec une tendresse qui me fit rosir de plaisir.
-Comment te sens-tu ? me demanda-t-il en me dévisageant avec attention.
-Sur un petit nuage, avouai-je avec un sourire.
Ses yeux étaient plongés dans les miens, cherchant un éventuel mensonge. Et ne trouvant rien, un sourire se dessina sur ses lèvres.
-Tant mieux, fit-il en m’embrassant de nouveau.
Je souris alors que sa main remontait le long de ma colonne pour atteindre ma nuque qu’il caressa doucement, alors que je posai ma tête sur son torse. Nous restâmes un instant en silence, goûtant tranquillement le calme de cette matinée si particulière. Des rires se firent entendre au rez de chaussée, me faisant redresser légèrement.
-Ils sont déjà là…
J’avais dit ça avec une pointe de désappointement. Et il dut le sentir, car sa main vint se placer sur ma tête pour la reposer en douceur sur son torse.
-Ce n’est pas grave, me rassura-t-il. Laisse-les…
-Ca ne va pas vous poser de problèmes ? osai-je demander.
-Non, ne t’inquiète pas…
Je me laissais aller sereinement. Pas de problème…Je n’avais aucune envie de rencontrer tous ces gens. Je ne me sentais pas encore assez bien dans ma peau pour les affronter avec ma nouvelle identité.
-Et puis…Je n’ai aucune envie de les voir, ils n’arrêtent pas de me questionner et de me tourner autour…C’est horrible, ajouta-t-il d’un ton qui me sembla boudeur.
Je restai un instant étonnée puis j’éclatai de rire. Quelle réaction d’enfant venant de sa part ! Je sentis son regard sur moi et je me redressai sur les coudes pour lui faire face.
-Qu’est-ce qui te fais rire ? s’étonna-t-il, les yeux grand ouvert.
-Vous ! fis-je en riant toujours. Vous affrontez des hordes de bandits seul et vous avez peur d’une bande de nobles en robe !
Il est vrai que ces paroles semblent déplacées. Elles le sont en réalité. Je ne m’en rendais pas compte à l’époque, cela me semblait si naturel de lui parler ainsi. Et pourtant…J’appris par la suite que j’étais la seule à pouvoir lui dire de telles choses sans voir ma tête rouler sur le plancher. Même Aïka ne s’y aventurait pas. Ou en tous cas, pas de la même manière.
Malgré que ce fut la première fois que j’utilisais de telles paroles envers lui, son étonnement ne fut que de courte durée. Il se contenta de faire la moue en se laissant retomber sur l’oreiller :
-Leurs attaques sont pires que celles des bandits, déclara-t-il alors que je me glissais jusqu’à lui, toujours appuyée sur mes coudes. Elles sont mielleuses, perfides et cachées. Et surtout, elles me vrillent les tympans.
-Vous parlez des femmes ? osai-je avec un sourire.
-Pourquoi faut-il qu’elles aient la voix aussi aiguë ?
Je ris encore au ton désespéré de sa voix. Je n’aurais jamais cru que son caractère soit ainsi. Il était tellement…normal. Jamais je ne m’étais sentie aussi en confiance avec quelqu’un, encore moins avec un homme. Oui, lui, il saurait me protéger. Et il ne me ferait jamais de mal.
Il me dévisageait encore lorsque je réussis à reprendre mon souffle. Et du bout des doigts, il replaça derrière mon oreille une mèche de cheveux peu conciliante.
-Dis moi…commença-t-il. Quel âge as-tu ?
-Vingt et un ans.
-Et aucun prétendant ?
Je ne pus retenir un sourire. Cherchait-il un possible rival à éliminer ? Je pris sa main pour en embrasser tendrement la paume.
-Aucun qui n’ait voulu de moi, répondis-je en y appuyant ma joue.
-Les hommes de ton village sont-ils donc aveugles en plus d’être sots ? souffla-t-il en se redressant à son tour.
Je rosis sous ce compliment alors qu’il m’entourait de nouveau de ses bras. Et je remerciais les dieux pour avoir fait les hommes de mon village tels qu’ils étaient. Méprisables et cruels.

Malheureusement, comme tout ce qui est bon, chaque moment agréable a une fin. Ce ne fut pourtant pas faute d’avoir voulu repousser l’heure de se lever le plus possible. Mais quand le soleil fut haut dans le ciel, nous décidâmes d’un commun accord, et à grands regrets, de nous préparer à affronter tous les invités qui devaient certainement nous attendre de pied ferme. L’Avatar, prêt plus rapidement que moi, resta assis sur le lit à me regarder finir de me coiffer. J’aime son regard. Il me rend plus forte et plus sure de moi. Je l’appris à ce moment là, en le sentant sur ma nuque. Pour la première fois, je me voyais belle dans le reflet du miroir. Je n’étais plus cette gamine malpropre et maudite du petit village crasseux de la région de Windmill, mais bien Sharna Robe d’Oakvale, femme de l’Avatar. Et je me sentais merveilleusement bien dans cette nouvelle peau.
Il y eut un froissement de tissu derrière moi et je sentis alors les doigts de mon époux courir dans mes cheveux. Je le laissais faire, regardant avec un sourire un sourire dans le miroir. Il avait une telle expression de douceur sur le visage que je finis par me lever pour lui demander un baiser. Ce que j’obtins la seconde suivante. Je le sentis alors se pencher légèrement et lorsque l’on se sépara, il positionna avec douceur le diadème d’argent sur mon front avant d’y déposer ses lèvres.
-Allons-y, dit-il simplement avec un dernier sourire.
J’hochais la tête, vérifiant rapidement ma tenue et me dirigeait vers la porte de la chambre. Là, je pris son bras et lui jetais un regard. Il inspira profondément, comme pour évacuer une foule de pensées, puis posa sa main sur la poignée. Et son visage changea. Toute la douceur disparut. Le masque d’indifférence remplaça le gentil sourire et ses traits se tirèrent. Il était redevenu l’Avatar, l’homme le plus puissant et le plus respecté d’Albion. Et je marchais à ses côtés en tant que sa troisième femme. Calme, posée, soumise. Mon nouveau personnage.
Nous fûmes accueillis par des applaudissements alors que nous descendions les marches d’escalier. Je souriais, heureuse. Ce sourire était vissé sur mon visage et n’avait pas envie de le quitter. Tous les invités vinrent nous présenter une nouvelle fois leurs vœux de bonheur mais, malgré la joie que j’éprouvais, je me rendis alors compte que tout cela n’avait rien d’amical. Ils venaient uniquement donner leurs noms, insistant sur leur rang et glissant deux trois mois sur des contrats au passage. Des profiteurs, voilà tout. Et mon époux se contentait d’hocher la tête, sans jamais rien accepter. Les vrais amis arrivèrent plus tard dans la journée, une fois une bonne partie des nobles calmée. Je ne fus guère étonnée de voir qu’ils venaient tous de la Guilde des Héros. Le visage de l’Avatar se détendit quelque peu alors qu’ils commençaient à se remémorer des aventures de leur jeunesse et quelques sourires firent même leur apparition sur ses lèvres. Je ne pouvais m’empêcher de le regarder, assise à sa droite avec tous ces inconnus autour de la même table, chope en main. Il semblait à l’aise avec ces gens. C’était bien un guerrier après tout.
-Comment va le Maître ? demanda-t-il alors.
-Bien, bien, répondit un autre. Il s’excuse de ne pas pouvoir être venu mais il avait beaucoup à faire.
-Comme d’habitude, lâcha un héros alors que ses amis riaient. Je ne l’ai jamais vu faire autre chose que d’attendre dans la salle de la Carte !
-Et à ton avis, qui est-ce qui les met sur la carte, les quêtes ? lâcha une jeune femme aux petites lunettes rondes et noires. Avo ? C’est lui qui se charge de les coordonner et de ne pas tous nous envoyer au même endroit, balourd !
-Ce n’est pas grave, assura mon époux pour calmer les esprits. Je voulais lui présenter mes respects, cela fait un moment que je l’ai pas vu.
Il se tourna vers moi et aussitôt son ton de voix se fit plus doux :
-Nous irons dès demain, d’accord ?
-Oui mon Seigneur, fis-je avec un sourire.
Il resta un instant immobile puis hocha la tête, un léger sourire aux lèvres. Je venais de l’appeler par le nom que seules ses femmes pouvaient employer. Les autres devaient lui montrer bien plus de respect qu’un simple « seigneur ». Mais moi, j’y avais droit. Et cela me suffisait.

Aïka nous accompagna jusqu’au portail le lendemain, vérifiant une dernière fois que tout était en place dans le panier qu’elle m’avait donnée en offrande au maître de la Guilde. Je ris de la voir faire encore une fois.
-Vas-tu cesser ? dis-je alors qu’elle me regardait étonnée. Tu es plus nerveuse que moi !
Elle me dévisagea un instant puis m’attrapa légèrement le bras pour que je ralentisse. L’Avatar continua son chemin, nous jetant un coup d’œil, et se dirigea vers la porte de Cullis pour l’activer.
-Ecoute, me dit-elle alors. Il s’agit de ta première sortie en tant que troisième femme et tu dois savoir certaines choses.
-Je t’écoute.
-Premièrement, ne parle qu’aux personnes qui te sont présentées, dit-elle avec sérieux. S’il ne souhaite pas que tu t’entretiennes avec quelqu’un, c’est qu’il y a toujours de bonnes raisons. Et parfois, même si les présentations sont faites, sois très prudents dans tes propos. Surtout avec les nobles.
J’acquiesçai gravement. Je comprenais parfaitement la situation. Il ne fallait pas que je lui fasse honte. Mais je savais me tenir. Je ne ferai aucune erreur.
-Deuxièmement, s’il te confie son arme, garde la toujours avec toi et ne la donne à personne d’autre, même si on te l’ordonne, ajouta-t-elle l’air extrêmement sérieux. Personne d’autre que nous n’a le droit de toucher son équipement. Et tu ne sais jamais qui peut-être vraiment celui à qui tu donnerais l’arme. Qui sait un assassin, un voleur…C’est aussi ton devoir en tant que femme. Etre à ses côtés et le protéger contre ce genre de personnages qui attaque souvent dans les moments d’intimité. Est-ce clair ?
-Oui Aïka. J’ai bien compris.
Je lui pris la main pour la rassurer :
-Ne t’inquiète pas, lui assurai-je avec un sourire. Je vis quelque chose de trop beau pour tout détruire par une bêtise.
-C’est parfait, fit-elle en tendant la main pour réajuster le diadème sur mon front.
Prenant son bras, nous rejoignîmes notre époux qui attendait devant la porte qui irradiait d’une lumière bleutée. L’Avatar avait revêtu une armure de cuir noire et son impressionnante épée était accrochée dans son dos. Serais-je seulement capable de la porter s’il me la confiait ? Elle semblait vraiment lourde…Il avait également prit une cape noire qui flottait légèrement dans le vent matinal, contrastant avec le rouge vif des plumes des flèches et l’énorme joyau qui sertissait son arc. Le bijou palpitait doucement, comme les battements d’un cœur. Connaissant aujourd’hui sa provenance, je plains tout ceux qui sont morts par ses flèches. Paix à leur âme tourmentée. Si elles existent toujours.
-Passez un agréable séjour et transmettez mes amitiés au maître, fit Aïka en s’inclinant devant l’Avatar.
-Ce sera fait, déclara ce dernier en remontant le tissu noir de sa tenue sur son nez, masquant ainsi le bas de son visage. Ne te surmène pas.
-Oui mon Seigneur.
Je le regardai entrer dans la lumière et me tendre la main. Le cœur battant à tout rompre au souvenir de mon dernier voyage par ces portes, je pris sa main et il m’attira vers lui dans la lumière.
-Ca ira mieux cette fois, me rassura-t-il en passant son bras autour de ma taille.
J’acquiesçai, les mains crispées sur la hanse de mon panier en osier. L’Avatar braqua ses yeux clairs sur Aïka qui fit un petit geste de la main auquel je n’eus pas le courage de répondre.
-Nous serons de retour dans quelques jours, lâcha-t-il. Et tu diras à Leny, que je ne pas satisfait de son comportement.
Ces derniers mots avaient été prononcés avec une dureté que je n’avais pas entendue depuis des semaines. Mais je n’eus même pas le temps de lever les yeux pour le regarder. Déjà la lumière bleue se fit plus forte et ce fut comme qui si un vent violent s’était mis à souffler depuis la terre, nous aspirant en même temps. Tout le paysage disparut autour de nous, s’égrainant comme un château de sable soufflé par le vent. Le tourbillon de couleurs nous enveloppa, un sifflement strident me vrillant les tympans et puis de nouveau, ce choc violent. Mais le bras puissant autour de ma taille m’empêcha de tomber. Et me permit de reprendre doucement mes esprits alors que nous sortions du cercle de lumière.
-Ca va ? me demanda-t-il en posant son regard bleu sur moi alors que je portais une main tremblante à mon front.
-Oui…Oui ça va, répondis-je en forçant un sourire. Laissez moi une minute.
Il hocha la tête, laissant son bras autour de ma taille. Ce fut alors que les chants résonnèrent à mes oreilles. Des chants graves, envoûtants, à consonance religieuse. Nous étions dans une immense salle au haut plafond de pierre au milieu de laquelle trônait une impressionnante table où je vis avec fascination de petits fleuves, de petits villages et des montagnes. Un bien bel et étrange objet. De part et d’autre de la salle, deux imposants escaliers menaient à l’étage supérieur alors que différentes alcôves semblaient conduire à d’autres salles, qui étaient dans mon esprit plus fascinantes les unes que les autres. La Guilde de Héros. Jamais je n’aurais cru pouvoir y venir. Un de mes rêves se réalisait. Après tant d’autres.
Je sentis le bras fort s’ôter de ma taille alors que des chuchotements résonnèrent dans la pièce, couvrant bientôt les chants. Et je faillis m’étouffer en voyant un attroupement qui nous observait depuis le haut des escaliers. Il s’agissait de jeunes gens, tous vêtus de la même façons, une capuche recouvrant la plupart du temps leur visage. Mais je sentais leur regard. Et leurs voix nous parvenaient aussi clairement que s’ils fussent à côté de nous.
-C’est lui, c’est lui !
-Il est balèze !
-Il a l’air trop fort comme ça !
-Comme j’aimerai être sa femme…
-Ca c’est un héros !
Essayant de retrouver quelque peu de dignité, je me redressai quelque peu, la tête droite, et me plaçais à sa droite, en retrait d’un pas, comme je le devais. Je le vis me jeter un coup d’œil mais il ne dit rien. Bon signe. Les élèves étaient de plus en plus nombreux, autant dans les escaliers qu’un peu plus loin sous les alcôves, certains sautillant pour mieux voir. Etre le centre des attentions m’aurait gênée quelques jours plus tôt. Mais là, cela me flattait presque. Je me sentais belle. Je me sentais forte. Je ne craignais plus personne.
Ce fut alors que la foule bruyante s’ouvrit sur un vieil homme. Il semblait sage, le crâne rasé et ses yeux clairs pétillant sous ses épais sourcils. Quand il arriva devant nous, le silence se fit. Deux des hommes les plus importants d’Albion se trouvaient face à face. C’était loin d’être fréquent. Surtout pacifiquement.
-Heureux de te revoir mon garçon, fit le vieil homme avec un sourire. Cela faisait longtemps.
-Maître, répondit simplement l’Avatar en ôtant le tissu qui recouvrait le bas de son visage et en baissant respectueusement la tête.
Suivant son geste, je m’inclinais plus profondément, soulevant légèrement les pans de ma robe. Elle était verte à bordures d’argent ce jour là, s’accordant merveilleusement à mon œil droit et à mon diadème, les faisant ressortir tous les deux. Je vis le regard du vieil homme se poser sur moi avant de se retourner vers son ancien élève.
-Il doit s’agir de ta nouvelle délicieuse épouse ? déclara-t-il avec un bon sourire.
-Tout à fait, fit l’Avatar en tendant une main vers moi.
Je posai ma main dans la sienne et il me fit avancer d’un pas pour que je me retrouve à leur niveau.
-Maître, laissez moi vous présenter Sharna Robe d’Oakvale. Ma femme.
Je m’inclinai de nouveau, le cœur battant fort dans ma poitrine. J’aimais la façon dont il avait prononcé ces mots, le léger accent qu’il avait lorsqu’il disait mon prénom, et cette merveilleuse consonance qu’avait son nom accolé au mien. Je tournais les yeux vers lui pour lui sourire gentiment. Et je vis cette petite étincelle que je savais désormais percevoir dans ses prunelles plus bleues que le ciel. Cette petite lueur qui disait qu’il m’aimait, même si les mots n’étaient pas prononcés. Cela peut paraître présomptueux de ma part, mais c’est ainsi. Notre amour était réciproque. Et tous ceux qui ont prétendus le contraire ont eu tort. Demandez le à leur tombe.
-Je suis enchanté de faire votre connaissance jeune fille, déclara le vieil homme alors que je reportais mon attention sur lui.
-Moi de même, vénérable Maître, répondis-je respectueusement en inclinant une nouvelle fois la tête.
-Inutile d’être aussi polie, lâcha le maître de la Guilde. La plupart de mes élèves ne me respectent pas autant que ça.
-C’est un tort qu’ils ont, trancha l’Avatar. Et un tort de votre part de laisser passer cela.
Je sentis la tension dans l’air. Les élèves s’entre-regardaient un plus loin, partagé entre leur fascination pour cet homme et l’irritation due à ses propos. Mais le vieil homme dissipa cet énervement d’un éclat de rire :
-Allons, allons, ne sois pas si dur ! Toi-même tu arrivais à tous mes cours avec plus d’une heure de retard ! C’est un grand dormeur vous savez, ajouta-t-il à mon égard avec un petit clin d’oeil entendu. S’il pouvait toujours emmener un oreiller avec lui, il le ferait, soyez en sure !
Je me contentai de sourire, bien qu’une dizaine de répliques me venaient en tête. Je ne pouvais pas parler ainsi de sa vie privée. Cela aurait été indécent de ma part de trahir son intimité. Et il sembla m’en être reconnaissant car ses doigts gantés qui tenaient toujours ma main se refermèrent doucement sur cette dernière suite à mon silence.
-Inutile d’évoquer cela devant tant de monde, Maître, fit-il à voix basse.
-Ma foi…Tu as peut-être raison, reconnut le vieil homme en tournant la tête pour regarder les élèves pendus à leurs lèvres. Retournez tous à l’entraînement ! hurla-t-il d’une voix de stentor, se répercutant avec des accents magiques sur les vieilles pierres de la salle.
Les élèves obéirent à contre cœur, jetant un dernier regard au héros.
-Bien, allons donc dans la tour, nous serons plus tranquille, déclara le Maître de la Guilde. Par ici mon enfant, fit-il en me tendant la main avec un sourire.
Je pris sa main pour me laisser guider, l’Avatar marchant à côté de nous. Je resta ébahie par la splendeur de l’endroit. Aucun luxe, aucun ornement, seulement de la pierre brute qui dégageait une aura de puissance à l’état pure. Mon regard se tourna naturellement vers mon époux. Il se fondait totalement dans cet endroit si particulier. Il n’était pas difficile de savoir qu’il avait grandi ici. Il possédait la même force que ce lieu particulier : tranquille et inébranlable. Nous traversâmes une immense cour où se dressait un autel gigantesque, entouré de quatre tombes magnifiquement ouvragées.
-C’est ici que votre époux à obtenu la larme d’Avo en résolvant une énigme sur laquelle j’avais planché des années, me glissa malicieusement le Maître de la Guilde.
Je tournais un regard attendri vers l’Avatar qui sembla légèrement gêné.
-Inutile de lui dire cela Maître, grinça-t-il. Je n’ai fait que suivre les instructions que Maze avait écrites…
-Mais lui avait échoué ! rappela le vieil homme. Et pourquoi es-tu si modeste ? s’étonna-t-il alors. Cela ne te ressembles pas. Avant, tu adorais te pavaner en montrant tes trophées à tort et à travers.
Le maître se pencha de nouveau vers moi pour chuchoter :
-Une fois, il a même montré cinq fois une tête de hobbe à une jeune fille pour la séduire. Ma pauvre jouvencelle s’en est évanouie !
-Maître ! gronda l’Avatar alors que je laissai échapper un léger sourire.
-Oui, oui ! bougonna le vieillard. Tu es bien rabat-joie ! Elle peut entendre ces choses-là, il n’y a rien de mal pour un jeune homme de flirter. N’est-ce pas ?
J’hochai la tête, toujours en souriant.
-Tu vois ! lâcha le Maître alors que mon époux lui jetait un regard noir. Cesse donc d’être si protecteur, elle n’est pas en sucre. Ah, attendez, il faut que j’ouvre la porte…
Alors qu’il s’escrimait sur la vieille serrure, je m’approchai de l’Avatar et lui pris le bras avec douceur. Il baissa sur moi ses yeux clairs, l’air ennuyé.
-Je suis désolé que tu doives entendre tout cela…
-Pas du tout, cela m’amuse beaucoup, le rassurai-je en serrant un peu plus son bras dans les miens. Je veux tout connaître de vous.
Son regard s’assombrit légèrement et il leva la main pour caresser doucement ma joue :
-Non...souffla-t-il. Je ne crois pas…
Ce fut la première fois que je vis cet éclat de douleur au fond de ces prunelles. Si violent, si sombre que mon cœur se serra.
J’ouvris la bouche pour lui dire que, si, je voulais tout savoir, le pire comme le meilleur, que jamais je ne cesserait de l’aimer malgré ce qu’il ait pu faire. Mais un cri m’en empêcha. Quelqu’un qui appelait mon nom. Et la voix familière me pétrifia.
Je me retournai avec lenteur, comme au ralenti, pour tomber nez à nez avec elle. Ma taille, radieuse dans la tenue d’apprenti héros, les mêmes cheveux blonds mais coupés courts, un sourire ravageur. Et deux yeux, deux yeux bleus qui me fixaient, ces deux yeux que j’aurais tant aimé lui arracher pour les posséder durant ces vingt une dernières années.
-Sharna ! lâcha-t-elle. Heureuse de te revoir, Grand sœur.
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MessagePosté le: Sam 26 Avr - 20:14 (2008)    Sujet du message: La femme oublié -fanfic- Répondre en citant

Chapitre 7 : la sœur, l’apprentie héros et l’admiratrice acharnée (2)
Je n’y croyais pas. Je restais les bras ballants, à dévisager cette fille qui me dévorait du regard. Cette sœur. Cette petite sœur qui avait eu tout ce que moi je voulais. La fille que j’aurais aimé être. Et qui m’avait toujours traité comme la pire des bonnes.
-Comme je suis heureuse de te voir ! s’exclama-t-elle en me serrant contre elle.
J’étais pétrifiée, incapable de l’entourer de mes bras. Ce corps qui jamais ne m’avait effleuré en vingt et un ans se pressait à ce moment là contre le mien, comme s’il l’avait toujours fait. Elle ne sembla pas se rendre compte de mon trouble car elle ne se desserra son étreinte que pour me regarder dans les yeux, un sourire aux lèvres :
-Tu es magnifique Grande Sœur, dit-elle en me prenant les mains.
-M…merci, balbutiai-je, incapable de dire autre chose.
-Je suis enchantée de vous connaître, Puissant Avatar, continua-t-elle en s’inclinant profondément. Je suis Philea du village de Kenrel, apprentie héros depuis l’âge de neuf ans. Je suis la petite sœur de Sharna.
-C’est ce que j’ai cru comprendre, répondit mon époux de sa voix grave en me jetant un coup d’oeil.
J’étais toujours immobile, ne pouvant bouger le petit doigt, les yeux braqués sur ma sœur. Je n’y croyais pas. J’avais l’air d’exister pour elle…Elle qui avait tout réussi…Elle qui était belle et intelligente…Elle qui avait réussi à s’extraire de notre misérable condition pour devenir apprentie héros à à peine neuf ans…Oui je la détestais. Mais ce n’était que de la jalousie. Jalouse de ne pas être comme elle. De ne pas être elle. A ses côtés, à cet instant, je me sentis redevenir le hobbe, le ver de terre, la larve…Comme avant.
-Je suis tellement fière de ma sœur, dit Philea en m’adressant un superbe sourire auquel je répondis, forcée, les mains crispées sur ma robe. Elle a toujours eu beaucoup de courage, vous savez.
-Oui, je sais, fit-il en posant son regard clair sur elle.
-Mais elle est arrivée tellement loin…ajouta-t-elle en me prenant la main, les yeux luisants de tendresse. Je suis si contente…Même si tu ne m’as pas invitée à ton mariage, méchante !
-Dé…désolée, balbutiai-je en baissant les yeux.
-Ce n’est pas grave. Je te pardonne, assura-t-elle en pressant mes mains dans les siennes, un bon sourire sur les lèvres.
A ce moment là, je fus soulagée. Comme à chaque fois qu’elle m’annonçait qu’elle ne m’en voulait pas. C’était la seule protection contre mes parents. Même si elle avait quatre ans de moins que moi. Même si elle ne s’était jamais privée que me faire battre à sa place. J’étais le bon chien qui donnait toujours la patte pour ne pas être frappé. Et qui rêvait de lui sauter à la gorge dans son sommeil.
- Que diriez-vous de partager notre repas ? demanda-t-elle en se tournant vers l’Avatar. Il est frugal mais j’aimerai beaucoup m’entretenir avec ma sœur. Cela fait si longtemps que nous ne sommes pas vues.
Je sentis le regard clair sur moi et je ne pus relever les yeux. Je me sentais…minable.
-Pour l’instant, ils viennent avec moi, intervint le maître de la Guilde. Et toi, jeune Philea, il me semble que tu as cours d’enchantement.
-Oh Maître, s’il vous plaît, minauda-t-elle en lui jetant un regard de chien battu. Je viens juste de retrouver ma sœur…Elle m’a tellement manqué !
-Vous vous verrez plus tard. Allez, file.
Elle fit alors sa moue de petite fille déçue à laquelle mes parents et tous les membres du village fondaient. Et là, je perçus le danger. Un nouvel instinct s’est éveillé en main. L’instinct de la femme mariée.
-Très bien…grogna-t-elle. A tout à l’heure grande sœur.
Et elle me piqua un baiser sur la joue avant de faire une révérence à mon époux accompagné d’un délicieux sourire. Je demeurai pétrifiée par son geste. Ma joue me brûlait comme si on y avait apposé un fer rouge. Et cette étrange douleur irradia tout mon cerveau, au point de faire monter les larmes à mes yeux.
-Oh…fit le maître en se méprenant sur mon état. Je ne savais pas que cela vous ferait tant de peine…Voulez-vous que je la rappelle ?...
-Non, m’exclamai-je presque en essuyant vivement mes yeux. Non…Ca ira, merci…Je suis…un peu bête…
Le vieil homme hocha la tête avec un gentil sourire et me proposa son bras que je pris. Sur ma nuque le regard bleu. Inquisiteur. Une honte irraisonnée me dévorait. J’étais si misérable que j’aurais voulu disparaître en un instant…J’avais tellement peur. Tellement peur qu’il se dise qu’il avait choisi la mauvaise sœur…
Guidés par le vieil homme, nous grimpâmes les marches de la tour pour arriver dans une petite pièce circulaire. Le maître me fit asseoir avec un sourire dans un des fauteuils qui faisait face à la cheminée.
-C’est visiblement un grand émoi d’avoir retrouvé votre sœur cadette, commença-t-il alors que l’Avatar s’appuyait contre la pierre, en face de moi.
-O…oui, en effet, acquiesçai-je en regardant mes mains.
Je sentais le regard clair sur moi et, comme des semaines auparavant, il me rendit nerveuse. Je ne voulais pas qu’il me voie de nouveau ainsi, faible, tremblotante et pitoyable. Je voulais redevenir Sharna Robe d’Oakvale. Mais la rencontre avec Philea m’avait replongée dans mes souvenirs. Et claqué violemment la porte de ma nouvelle vie.
-Votre sœur est une brillante élève, continuait le vieil homme en apportant un plateau où reposaient trois verres.
-Oui, elle a toujours été…plus douée, réussis-je à articuler en me servant.
-Elle a du potentiel, c’est certain, acquiesça le maître en se tournant vers mon époux. Elle me fait penser un peu à toi en fait…
Mes doigts se crispèrent sur le cristal. Non, non…Voilà qu’elle revenait dans ma vie. Voilà qu’elle allait de nouveau m’éclipser, prendre ma place ! Oui, je l’avoue, à cette époque ma jalousie envers elle était sans borne. J’avais encore du mal à réaliser dans quelle position je me trouvais. Pour moi, elle était toujours devant, quoique je fasse. Et si elle était là, je finirais toujours dernière, perdant tout ce que je possédais. Tout, et tout le monde.
-Vous me comparez à une femme ? releva l’Avatar avec un léger sourire.
-Ne fais pas l’idiot mon garçon, gronda gentiment le maître. Tu es le mieux placé pour savoir que certaines femmes possèdent une puissance sans limite.
-Jamais femme ne me vaincra, déclara soudain mon époux. Sauf si je le désire.
Je relevai vivement la tête, sans écouter les remontrances du vieillard. Ces derniers mots semblaient m’être adressés…Il voulait me rassurer. En témoignaient les deux yeux bleus qui ne me quittaient pas. Légèrement soulagée, le cœur un peu plus léger, je lui souris, cherchant à cacher mon trouble. Il fallait que je tienne. Il fallait que j’en termine avec mon passé. Avec son aide, rien ne me semblait impossible. Même sortir de sortir de deux décennies de servitude. Et d’affronter mon pire bourreau.

-Je n’y croyais pas quand je l’ai appris ! Je pensais que c’était quelqu’un d’autre mais quand je t’ai vue… !
Je souris. Ce même sourire gêné et figé qui était accroché à mon visage depuis le début du repas. Nous étions assis en bout de table dans l’immense salle à manger de la Guilde, de chaque côté du maître qui présidait. Ils s’agissaient des places d’honneur où siégeaient les personnes les plus importantes d’Albion, et voilà que je m’y trouvais. Mais je n’en tirais aucune satisfaction. Car Philea était à mes côtés, me prenant sans cesse la main et me souriant à tout vas. En face de moi se tenait mon époux qui ne nous quittait presque jamais du regard sauf pour s’adresser à son maître ou à quelques uns de ses anciens compagnons qui étaient de passage. Je ne pris aucun plaisir à le voir à l’aise et souriant comme je le faisais de coutume. Avo sait pourtant combien j’aime le voir ainsi. Mais j’étais trop tourmentée pour cela. Et tous les regards intrigués et curieux tournés vers nous ne me rendaient que plus mal à l’aise. J’avais l’impression que j’allais m’écrouler sous le poids de tout cet intérêt. Mes belles résolutions avaient volé en fumée.
-Et que dirais-tu de venir donner des cours ici ? demanda soudain le maître de la Guilde à l’Avatar. Je suis sûr que tous les apprentis seraient ravis.
Un vent d’excitation parcourut la table d’un bout à l’autre et je vis du coin de l’œil le regard de Philea briller alors qu’il se posait sur mon époux. L’angoisse me serra le cœur. Je ne voulais pas. Je ne voulais pas qu’il demeure seul ici. Pour moi, il y était bien plus en danger que face à des bandits. Les yeux bleus se posèrent sur moi. Je détournai le regard, gênée. Je n’arrivai plus à lui faire face. Ma faiblesse m’écoeurai. Et je n’avais guère envie que ses choix dépendent de ma défaillance.
Les murmures s’étaient tus autour de nous, attendant avec appréhension la réponse de l’homme le plus convoité d’Albion. Nul doute qu’avec son expérience, il pouvait énormément apporter aux jeunes recrues…Egoïstement, je m’en fichais. Tout, mais pas ça. Pas se retrouver seul avec elle.
-Je regrette, dit-il de sa voix grave alors que des murmures de déception fusaient autour de la table. Je n’ai guère de temps pour cela.
-Je sais bien que tu viens juste de te marier et que tu dois t’occuper de ta ravissante épouse, fit le vieil homme en me faisant un gentil sourire auquel je répondis mécaniquement. Mais je pensais à la nouvelle rentrée, à la saison des vendanges…
-Je n’aime guère l’idée de rester enfermé entre quatre murs, Maître, répondit calmement mon époux. Je ne crois pas que jamais je viendrais enseigner ici.
-A mon grand dam ! déclara le maître avec un soupir. J’espère toujours que cela change mais je crois bien que c’est perdu d’avance. Il est têtu comme une mule, ajouta-t-il à mon intention.
Je n’eus même pas le courage de sourire. Le regard glacé de Philea s’était posé sur moi. Et je savais que dans les heures qui viendraient je revivrai le calvaire de mon enfance.
-Maître ! fit-elle soudain en se levant vivement, me faisant sursauter en posant sa main sur mon épaule. J’aimerai montrer ma chambre à ma grande sœur ! Est-ce possible ?
Une vague de terreur m’envahit. Je jetai un regard désespéré à mon époux et vis son poing se refermer imperceptiblement sur son verre alors que ses yeux glace s’étaient rivés sur Philea.
-Ma foi…commença le vieil homme en jetant un regard à l’Avatar silencieux. Si vous n’y voyez aucun inconvénient…
-Je…J’en serai ravie, balbutiai-je alors que les doigts fins se resserraient sur mon épaule.
-Vous avez ma permission, fit le maître avec un bon sourire. Cela me permettra de discuter un peu avec mon élève favori.
-Merci Maître !
Je me levai un peu gauchement, toutes les personnes présentes faisant de même, mis à part le maître et mon époux. Privilège du à mon rang. Quatrième femme d’Albion. Tout cela me semblait ridicule à cet instant. J’étais incapable de tenir tête à une fille de paysans. Pitoyable.
Je m’inclinai face au maître et à mon époux lorsque ce dernier se leva à son tour, me tendant la main. Mon cœur se gonfla alors que je m’avançais, posant ma main tremblante dans la sienne. Lorsque ses doigts se refermèrent sur les miens, je me sentis soudain en sécurité. Une sécurité infaillible. Enveloppée dans un cocon de chaleur et surveillée tendrement par ses yeux bleus qui ne me quitteraient jamais. Où que je sois.
-Reprends-toi, souffla-t-il simplement, juste assez fort pour que moi seule entende.
-Oui mon Seigneur, répondis-je en inclinant la tête. Pardonnez moi. Ca va aller.
Je forçai un sourire alors qu’il me dévisageait. Ses prunelles brillaient d’un éclat que je connais bien à présent, et que je commençais juste à percevoir à l’époque. Ce sont les yeux que j’adore voir en public, ceux qui me sont entièrement dévoués. Ceux qui disent qu’il veut me prendre dans ses bras, qu’il veut écraser ma souffrance, qu’il veut me voir rire, mais qu’il ne peut pas, face à des étrangers. Ces yeux traduisent cette impuissance qu’il exècre. Et cette profonde tristesse mêlée à de la rage de ne rien pouvoir faire pour me tirer de ma torpeur.
Je pressai mes doigts autour des siens en m’inclinant légèrement, puis m’éloignai pour rejoindre ma sœur dans le grand hall. Un nombre important d’Apprentis s’y trouvaient également, me regardant approcher avec un respect mélangé à de la curiosité. Les paroles d’Aïka résonnèrent soudain à mes oreilles. Il fallait que je fasse attention à mes mots. La vie de l’Avatar ne devait être dévoilée plus qu’elle ne l’était. Rester dans les banalités.
Les jeunes gens, d’abord intimidés par ma présence, finirent par se détendre au fil des minutes. J’avais repris quelque peu contenance et récupéré de mon assurance. Leur présence me rassurait. Je n’étais pas seule avec Philea et elle ne pouvait pas me traiter comme elle le faisait lorsque nous étions enfants. Cependant, je sentais ses doigts s’enfoncer dans mon bras, qu’elle tenait serré dans les siens, au fur et à mesure que le temps s’écoulait. La crainte s’insinua en moi. Elle avait peur. Peur de manquer de temps pour me dire ce qu’elle avait à me dire. Des choses qu’elle ne pouvait déclarer devant d’autres. Elle allait essayer de me forcer à faire quelque chose. Et il n’était pas difficile de deviner quoi.
-Et comment vous êtes-vous rencontrés ? demanda soudain une Apprentie, les yeux brillants.
-Nos parents tiennent une auberge, lâcha Philea avant que je puisse ouvrir la bouche. C’est là qu’ils se sont vus.
-Tu n’as pas de chance ! déclara un garçon. Si tu y avais été, tu aurais peut-être été l’heureuse élue !
-Je préfère être ici ! trancha ma jeune sœur, l’air hautain.
-N’importe quoi ! railla une autre. Moi je préfèrerai mille fois être la femme de l’Avatar que d’être ici !
Les autres acquiescèrent alors que je souriais. La femme de l’Avatar…Toutes auraient aimé être à ma place…Toutes. Même Philea. Et ça, c’était ma force.
Je me levai alors du fauteuil où j’étais assise, devant les regards étonnés, et celui courroucé de ma sœur.
-Je vais prendre congé de vous, dis-je avec un sourire. Je me sens lasse de ce long voyage. Il est temps pour nous tous de prendre du repos.
-Pas déjà ! s’exclama Philea en bondissant sur ses pieds alors que les autres s’apprêtaient à partir. Nous n’avons pas encore parlé toutes les deux.
-Je n’ai rien à te dire.
Ses yeux bleus s’écarquillèrent d’étonnement avant de se teinter de haine. Les Apprentis nous dévisagèrent en silence, leur regard allant de l’une à l’autre sans vraiment comprendre. Je fis un effort surhumain pour ne pas baisser les yeux et inspirant profondément, je me tins droite face à elle, tête haute, mains jointes sur mon ventre :
-Avais-tu quelque chose de particulier à me dire, « Petite soeur » ? continuai-je essayant de forcer ma voix à ne pas trembler.
-Oui, lâcha-t-elle d’un ton dur. Mais en privé ! s’exclama-t-elle à l’intention des autres qui filèrent rapidement par la porte, la refermant derrière eux.
Nous y étions. J’étais seule avec elle. Le moment de l’affronter était venu. J’essayai de calmer les battements hiératiques de mon cœur. Du bout des doigts, je caressai mon alliance. Il était là. Pour moi, Sharna. Et juste moi.
Philea se tourna vers moi avec lenteur, un sourire mauvais sur les lèvres, et entreprit de me tourner autour, me jaugeant du regard.
-Tu t’es bien débrouillée…lâcha-t-elle au bout d’un instant. Moi qui aie toujours cru que tu finirais dans le bordel de Darkwood…Tu as trouvé un établissement bien plus prestigieux.
Elle se planta devant moi, ses yeux lançant des éclairs, et je sentis toute mon assurance fondre d’un seul coup :
-Mais tu es et tu resteras toujours une catin ! cracha-t-elle. Tu as beau être bien habillée et parfumée, sous tes habits ne reste pas moins la putain de village crasseux !
Elle me saisit violemment la mâchoire et les doigts commencèrent à la broyer, comme ils l’avaient toujours fait. Sa force était bien plus importante qu’auparavant. Et sous la douleur, je mis un genou à terre.
-Ecoute moi bien, garce, siffla-t-elle. Je refuse qu’une traînée comme toi gâche mon existence. J’ai vu toutes tes minauderies et ça me débecte ! J’ai travaillé dur pour arriver jusqu’ici ! J’ai besoin de ces cours ! Et il est hors de question que l’Avatar refuse de les donner pour tes jolies petites fesses blanches !
Elle serra un peu plus fort, le visage déformé par la colère :
-Alors tu vas le faire rester ! Je me fiche de savoir comment, ou même si je suis la seule à en bénéficier, mais je veux ces cours ! Tu as compris, idiote ?! Je les veux !
Cela dit, elle me lâcha durement et je me rattrapai juste à temps pour éviter que ma tête ne frappe le plancher. Elle me donna un violent coup de pied dans la cuisse pour sceller notre accord et je retins un cri, rétractant mes jambes sous moi. Je demeurai prostrée au sol alors qu’elle se recoiffait, inspirant profondément.
-Attend que les marques aient disparu avant de sortir, ordonna-t-elle.
Ceci dit, elle claqua la porte. Je n’eus même pas la force de pleurer. Je me levai pour aller m’asseoir devant le miroir. Les traces rouges de ses doigts sur mes joues s’effaçaient peu à peu. Bientôt, elles auraient disparu. Impossible de savoir qu’elle m’avait maltraitée. Elle était très forte pour ça. Elle frappait toujours où ça ne se voyait pas, jambes, cheveux, ventre, tête…Comment se plaindre après ça ?
Mon reflet me renvoyait un regard vide, faible. Je fus soudain prise de nausées et me précipitai aux jardins pour vomir. Là, à l’ombre d’un arbre, à l’abri des regards, je me laissai glisser au sol. J’étais épuisée. Fatiguée de tout ça. Je voulais rentrer. Retourner à Oakvale. Lui échapper.

Debout devant une chaise où il avait posé ses affaires, l’Avatar tourna vers moi un regard partagé entre l’inquiétude et l’étonnement. Je voyais son reflet me dévisager dans la glace et j’évitai avec soin son regard, continuant de brosser mes cheveux.
-Tu veux que je donne ces cours ? me demanda-t-il en s’approchant de moi.
-Cela serait bon pour votre image, mentis-je sans cesser de me coiffer.
-Ma réputation se porte très bien, répliqua-t-il vivement.
-Je sais…Mais cela ne serait-il pas mieux pour ces jeunes Apprentis de recevoir des conseils du plus grand guerrier d’Albion ?...Pensez un peu aux dangers qu’ils sauraient éviter avec votre expérience.
Je le sentis me dévisager un instant qui me parut une éternité.
-Tu veux t’éloigner de moi, déclara-t-il d’un ton quelque peu rude, peut-être même blessé.
-Vous vous trompez, dit-je rapidement en levant les yeux pour le regarder dans la glace. Etre votre femme est la plus belle chose qui me soit jamais arrivée. Je vous le jure.
-Alors quoi ? grogna-t-il, légèrement irrité. Parle donc, je ne peux pas deviner !
Je baissai le regard, incapable de lui tenir tête. Comment lui dire ? Comment lui dire que j’étais terrifiée par ma petite sœur, que celle-ci me brutalisait… ? Que si je ne faisais pas ce qu’elle me disait, elle serait capable de me tuer ?...Ou peut-être même d’essayer de lui faire du mal ?...
Ce fut alors que je sentis les grands bras m’entourer et son souffle chaud dans mon cou :
-Très bien, souffla-t-il en posant ses lèvres sur ma peau. Ne parlons pas.
Je frissonnai de plaisir en sentant ses mains puissantes glisser sur mon corps jusqu’à mon ventre. Je me retournai pour l’embrasser, passant mes bras autour de son cou. Je tremblai. Comme une feuille. J’eus peur un instant qu’il pense que cette frayeur vienne de lui. Mais il me serra plus fort et je sus qu’il comprenait. Peut-être même avait-il compris depuis l’instant où mon regard avait croisé celui de Philea. Il attendait que je lui dise. Il voulait une preuve de ma confiance. Et moi…Moi je n’arrivais pas à la lui donner.
J’étouffai un gémissement de douleur lorsque sa main, remontant sous ma robe légère de nuit, caressa ma cuisse. Il se détacha alors vivement de moi pour me dévisager. Et comme notre première nuit, les larmes coulèrent sur mes joues sans que je puisse les retenir. Je vis son visage se décomposer alors qu’il saisissait le bas de robe.
-Non mon Seigneur ! suppliai-je en retenant sa main. Ce n’est rien, je vous en prie…
Il ne m’écouta pas. Vivement, il déchira le tissu dévoilant ma cuisse blanche de n’avoir jamais vu le soleil. Et l’énorme hématome bleuté qui s’y trouvait.
Je ne peux décrire l’expression qui passa sur le visage de l’Avatar à cet instant là. Je crus voir un démon descendant de Skorm lui-même. Ses yeux bleu glace luisaient d’un feu qui ressemblait à celui des enfers alors que ses cheveux d’ébène lâchés balayaient son visage déformé par la haine et la colère. Il se leva d’un bond et empoigna son épée d’un tel mouvement guerrier que la terreur me saisit. Il allait tuer. Tuer tout le monde jusqu’à retrouver celui qui m’avait fait ça. Ou celle.
Je me levai à mon tour, titubante, juste à temps pour me jeter contre lui avant qu’il n’atteigne la porte. Je me pressai de toutes mes forces contre le torse dur, enfouissant mon visage mouillé contre la peau tatouée. Je sentais tous les muscles palpiter sous la peau tannée, prêts à exploser dans une gerbe de magie brute.
-Je vous en supplie mon Seigneur ! hurlai-je alors qu’il avançait toujours vers la porte, me traînant pitoyablement avec lui. Ne faites rien ! C’est ma faute, ma faute !
-Ta faute ?! rugit-il en braquant son regard bleu glace sur moi.
-Je ne suis pas assez forte ! m’exclamai-je en le regardant, les yeux débordant de larmes. Je n’ai aucun droit, aucun droit d’être aimée par vous ! Je…
Les sanglots brisèrent ma voix :
-Je…suis…indigne de vous…
Vidée soudain de toutes mes forces, je me sentis flancher. Le bruit métallique d’une épée percutant le sol retentit à mes oreilles alors que des bras puissants m’entourer, me retenant dans ma chute. Ses lèvres vinrent envelopper les miennes, se pressant presque brutalement contre ma bouche. Incapable de bouger, emprisonnée dans cette étreinte puissante et indestructible, j’eus l’impression que mon corps ne m’appartenait plus. Et, alors que j’étais prête à suffoquer, asphyxiée, il se détacha de moi pour prendre mon visage en coupe dans ses mains et m’obliger à le regarder :
-Ce n’est pas à toi de décider ça, déclara-t-il d’un ton grave. Je t’ai choisie et tu m’appartiens. Personne n’a son mot à dire là dessus.
Sans même me laisser le temps de reprendre mes esprits, il m’embrassa de nouveau, de ces baisers passionnés que je ne connaissais pas, et m’entraîna vers le lit. Ses gestes se firent moins brusques une fois là mais son attitude me fit complètement chavirer. J’étais perdue. Je ne comprenais pas. Comment un homme tel que lui pouvait autant tenir à une catin comme moi ? La passion et l’appétit qu’il démontrait pour moi, pour mon corps, finit de me faire plonger dans un univers où seuls nous existions. J’oubliais le reste d’Albion cette nuit là. Je ne vivais que pour ces mains glissant sur ma peau et ce souffle brûlant sur mon corps.
Je ne repris mes esprits qu’en me réveillant au petit matin. Je clignai plusieurs fois des yeux, essayant de sortir de cette délicieuse torpeur et de reprendre racines dans le monde réel. Ce fut alors que je sentis un léger chatouillement sur ma jambe. Je me redressai lentement et souris. L’Avatar était allongé à mes côtés, la tête reposant sur mon ventre. Du bout des doigts, il caressait ma cuisse blessée, juste sous l’hématome, prenant garde à ne pas le toucher. Je ne voyais de lui que l’arrière de son crâne, mais je savais qu’il réfléchissait activement. Et je n’avais guère envie de le laisser aller plus à de sombres pensées alors que j’étais réveillée.
Doucement, je glissai une main dans les cheveux noirs, descendant jusqu’à la nuque. Il se retourna avec lenteur, sans quitter mon ventre, et prit ma main dans la sienne pour en embrasser gentiment la paume.
-Bonjour, fis-je avec un sourire en laissant mes doigts glisser sur la joue légèrement piquante de la barbe matinale. Comment vous sentez vous ?
-Plus calme, dit-il simplement en se redressant.
J’eus un petit pincement au cœur alors qu’il s’approchait de moi. Je lisais sur son visage une certaine tristesse. Et je savais que je lui avais causé du souci durant tout ce temps où j’avais dormi. Mais alors que j’ouvrais la bouche pour parler, il posa un doigt sur mes lèvres pour me faire taire et m’embrassa. Je sentis ses doigts descendre sur ma cuisse blessée puis une légère sensation de froid sur l’hématome. Et la douleur s’évanouit. Il se détacha alors de moi, pour me dévisager de longues minutes, une main caressant ma joue. Je lui rendit son regard, légèrement perdue. Je n’aimais pas le voir aussi pensif. Surtout à mon sujet. Je ne voulais pas lui causer d’ennuis. Pas à lui.
-Je vais donner ces cours, dit-il enfin alors que je m’apprêtais de nouveau à parler.
Devant mon étonnement, et peut-être mon angoisse lisible sur mon visage, il sourit :
-Mais ils auront lieu en petit comité à ma demeure de Bowerstone et seulement une fois l’an.
Il m’embrassa de nouveau :
-Partons dès aujourd’hui, souffla-t-il.
Je ne sais même pas aujourd’hui comment il a toujours réussi à deviner mes craintes et mes peurs. Mais quelque soit la situation, il avait toujours les mots pour me rassurer.
-D’accord, fis-je avec un sourire heureux.
Je lus le soulagement sur son visage et nous nous pelotonnâmes de nouveau l’un contre l’autre pour dormir encore un peu.
J’aurais du m’en rendre compte. J’aurais du le savoir. Mais il est vrai qu’à l’époque, je ne faisais guère attention à tout cela. J’aurais du savoir que jamais, jamais un affront n’était pardonné par l’Avatar. Et que, les yeux grands ouverts dans le noir, alors que je dormais tranquillement lovée contre lui, il préparait froidement sa vengeance.
A suivre…
Chapitre 8 : la sœur, l’apprentie héros et l’admiratrice acharnée (3-fin)
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Konan lunétoile
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MessagePosté le: Sam 26 Avr - 20:16 (2008)    Sujet du message: La femme oublié -fanfic- Répondre en citant

Chapitre 8 : la sœur, l’apprentie héros et l’admiratrice acharnée (3)
Je crois que j’ai aimé Bowerstone dès ma première visite. Rien de comparable avec Oakvale bien sûr, mais cette ville laissait planer un sentiment de sécurité et de bien être sur quiconque y pénétrait. Nulle part des aventuriers en armes ou des mages portant leur bâton, il y avait des enfants courant partout dans les rues, des travailleurs riant et échangeant des banalités…Une ville vivante. Elle tirait la plupart de ses ressources de son port et de ses chargements de pommes et de cidres issues des fermes alentours. Cidre délicieux par ailleurs. Il nous est arrivé à Aïka et moi-même de boire un peu trop lors de soirées où nous étions seules. Qu’est-ce que nous avons pu rire alors…Ces souvenirs sont aussi doux que cette délicieuse boisson dans ma mémoire.
La demeure de l’Avatar se situait au sommet de la colline où était construite la ville, dans la partie Sud. D’après ce que j’avais compris, il l’avait acheté étant encore jeune aventurier pour avoir des possessions immobilières. Il était alors à l’époque incapable de se payer une des somptueuses demeures de Bowerstone Nord. A présent que sa richesse était immense, il avait récupéré sa petite maison de Bowerstone Sud et l’avait douillettement entretenue, laissant aux plus riches les grands manoirs du Nord. Ce qui n’était pas pour me déplaire. Les gens du peuple démontraient une joie sincère en nous voyant passer, nous saluant et nous souriant, apportant parfois un présent modeste. Les nobles ne venaient vers nous que pour étaler des paroles mielleuses et profiter de nos ressources. Je hais ce monde là. Je ne m’y suis jamais sentie bien. Paraître. Un art que l’on possède à la naissance, mais qui ne s’acquiert jamais.
Nous avions quitté assez tôt la Guilde, pendant l’entraînement à l’arc des Apprentis. J’avais ainsi évité de croiser Philea. Nous entrâmes en ville à peine une heure plus tard après une charmante promenade dans les sous-bois. La ville était agitée, comme de coutume, et, suivant de près l’Avatar, je posais un regard étonné sur tout ce qui nous entourait. C’était ma première fois dans une si grande ville. Alors que je levais les yeux pour contempler les imposantes murailles qui séparaient les deux quartiers, je manquai de percuter l’Avatar qui s’était arrêté au pied des escaliers de marbre menant aux quartiers Nord. Intriguée, je regardai un garde descendre lourdement les marches pour venir vers nous. Que nous voulait-il ?
-Puissant Avatar, fit l’homme en s’inclinant. Noble Dame, ajouta-t-il en faisant de même face à moi.
Je me retins de justesse de m’incliner moi aussi, et me contentai d’hocher gravement la tête. Mauvais réflexes qui perduraient. Je n’avais pas encore l’habitude que l’on me remarque et encore moins que l’on me montre du respect. Je vis clairement le garde me dévisager, assez rapidement pour ne pas être impoli, puis il se retourna vers mon époux.
-Lady Grey souhaite vous présenter ses félicitations pour votre mariage, énonça le garde de sa voix forte, attirant quelques regards curieux sur nous. Si vous voulez bien me suivre.
Je m’apprêtais à lui emboîter docilement le pas lorsque je m’aperçus que mon époux ne bougea pas d’un pouce. Le visage fermé qu’il arborait en extérieur ne laissait transparaître aucune de ses pensées. Le garde finit par se retourner, me jetant un regard interrogateur comme si je pouvais lui être d’une aide quelconque. Je me contentai de lever les yeux vers mon mari, attendant un geste de sa part.
-Noble Seigneur ? osa le garde en revenant sur ses pas.
-Lorsque l’on souhaite présenter des compliments, on se déplace, lâcha l’Avatar d’un ton glacial, sa voix quelque peu étouffée par le tissu qui remontait sur son nez.
Le garde devint livide alors que mon estomac se nouait. Je connaissais la renommée et la puissance de l’Avatar. Mais de là à tenir tête à Lady Grey…Dans la théorie, tout semblait possible. Mais le voir de ses propres yeux, c’est autre chose. Ce fut alors que je sentis la lourde main gantée de fer se poser sur mon épaule.
-Mon épouse et moi-même sommes las de notre voyage, continua-t-il avant que le garde ne puisse ajouter autre chose. Nous serons chez nous.
Et sans attendre de remarque supplémentaire, il tourna le dos à l’escalier et m’entraîna avec lui.
Mon cœur battait la chamade alors que nous grimpions en suivant la rue principale, les bambins courrant autour de nous alors que nous passions dans la cour de leur école. Tout cela était un peu trop pour moi. J’avais du mal à retenir mes émotions confuses. J’avais envie de rire, de crier et de pleurer en même temps. Un bien étrange état d’esprit.
Enfin, l’Avatar poussa la porte d’une petite demeure. Et je poussai un soupir de soulagement en ne voyant que deux serviteurs venir à notre rencontre pour nous accueillir.
-Noble maître, fit l’homme en s’inclinant. Nous sommes heureux de vous voir de retour.
-Moi de même, répondit l’Avatar en ôtant le tissu de devant sa bouche.
Il me prit la main pour me faire avancer d’un pas :
-Je vous présente Sharna Robe d’Oakvale, votre nouvelle maîtresse. Servez-la aussi bien que moi.
-Bien sûr, grand maître. Gente dame, fit le serviteur en s’inclinant face à moi, imité par la femme.
-Enchantée de vous rencontrer, répondis-je avec un sourire en inclinant la tête, peut-être un peu plus que je ne l’aurais du.
Mais cela n’avait guère d’importance. Tout ce qui se déroulait dans la demeure de l’Avatar, quelle qu’elle soit, était secret et sacré. Les serviteurs juraient sur leur vie de ne rien dévoiler. Et jusqu’à présent, pas un n’avait trahi. Je les vis me sourire, visiblement soulagés que je ne sois pas une vieille harpie, et je me retournai vers mon époux qui me tendit son épée et son arc. Je les recevais avec une certaine fierté, même si ces armes étaient terriblement lourdes. Car seules les femmes de l’Avatar possédaient le droit de porter ses armes. Les serviteurs en avaient la formelle interdiction. Il m’incombait le devoir de les mettre en sécurité.
-Par ici, maîtresse, me dit la femme en s’inclinant et en me montrant le chemin.
-Je reviens tout de suite, fis-je à mon époux avec un sourire.
Il inclina la tête et je l’entendis poser des questions sur le temps écoulé en son absence au serviteur alors que je suivais la jeune femme. Elle me guida en silence dans la maison et me mena au premier étage jusqu’à la chambre. Là je déposai avec un soupir de soulagement les armes sur le râtelier à proximité du lit. Alors que je me retournai, je vis la femme qui me dévisageait jusque là baisser rapidement les yeux, gênée.
-Pardonnez-moi, dit-elle aussitôt.
-Il n’y a aucun mal, la rassurai-je en m’approchant d’elle. Après tout, je suis une nouvelle venue dans cette demeure. Il est normal que je sois étudiée…
-Oh mais, je, non ! fit-elle, presque paniquée. Loin de moi l’idée de vous juger, je…
-Calme toi, intervins-je rapidement en lui prenant gentiment les mains. Je ne voulais pas t’effrayer.
Elle leva doucement les yeux vers moi, encore apeurée, et peut-être légèrement interrogatrice. Je penchai la tête sur le côté, un petit sourire d’excuse aux lèvres :
-Je ne suis pas très douée avec les mots. Pardonne moi si je dis parfois des choses qui peuvent paraître agressives. Ce n’est pas du tout mon intention…
Cette fois ci, je vis clairement l’incompréhension dans son regard. Et je compris.
-Je ne suis pas comme Leny, fis-je avec un sourire.
Voyant son visage pâlir, je serrai un peu plus fort ses mains.
-Je ne dirais rien, ne t’en fais pas. Elle n’est pas très gentille avec moi non plus.
La femme n’osa acquiescer mais je lus son soulagement dans ses yeux. Je souris puis me retournai pour embrasser la pièce du regard. La chambre était coquette, prenant tout le premier étage de la petite maison. Elle semblait parfaitement entretenue et un léger parfum flottait dans l’air, frais et fruité.
-Vous n’êtes que deux ici ? demandai-je en m’approchant d’une superbe tapisserie accrochée au mur.
-Oui maîtresse, répondit-elle rapidement.
-Ce n’est pas trop de travail ? m’étonnai-je. Il est vrai que la maison n’est pas très grande mais il y a de nombreuses décorations et boiseries…
-Oh non maîtresse, nous sommes très heureux de vivre ici, et de tenir cette maison propre pour vous et Notre Révéré maître.
-Je vois, fis-je avec un sourire.
Mon époux avait le don de s’entourer de personnes loyales et bonnes. Pour cette raison, je me demandais souvent à l’époque pourquoi il avait choisi Leny comme deuxième femme. Dès le premier regard, on voyait qu’elle était dure, hautaine et munie d’une ambition dangereuse. Alors pourquoi ?...
Mon regard fut soudain attiré par une porte qui semblait donner sur un balcon. Je sortis donc et m’accoudai à la balustrade, observant avec délice la ville qui s’étendait sous mes yeux. Si je me dressai sur la pointe des pieds, je pouvais même voir la mer par delà les murailles menant aux quais. Juste à côté de notre maison, se tenait l’école de la ville. Les enfants gambadaient dans leur petite cour, les garçons chahutant les petites filles qui ripostaient en criant toujours plus fort. Je souris en les voyant faire. Ils semblaient heureux malgré tout. Ils allaient apprendre à lire, à écrire, ils connaîtraient tout sur le monde, et sortiraient forts et droits, armés pour affronter la vie avec leur intelligence pour meilleure alliée. C’était ce qu’ils pouvaient avoir de mieux. Ce que j’aurais tant aimé avoir.
Des pas lourds résonnèrent derrière moi et de grands bras vinrent m’entourer. Avec un soupir de bien être, je me laissai aller en arrière, blottie contre ce corps si rassurant. Nous restâmes un long moment ainsi, observant les gens qui vaquaient à leurs occupations, riant, hurlant parfois, courant souvent.
-Cette ville est magnifique, finis-je par dire alors que les rayons du soleil frappaient les remparts blancs.
-C’est la première fois que tu vois une ville ? me demanda-t-il de sa voix grave.
J’acquiesçai, sereine. Avoir ce genre de conversation futile me faisait le plus grand bien. Car je savais que bientôt, dans quelques jours tout au plus, nous rentrerions à Oakvale. Et que mon rôle de troisième femme serait officiel. Que je passerais après les deux autres. Toujours. Que mes moments d’intimité avec lui se compteraient sur les doigts d’une main en un mois, voire une année. Pourtant, demeurer à ses côtés me suffisait à ce moment. Mon avis là-dessus changea par la suite. Pour mon malheur. Car je suis la troisième femme. Et juste la troisième femme.
-C’est aussi la première ville que j’ai vu, me dit-il soudain. J’avais…dix-huit ans, je crois.
-Et qu’étiez-vous venu y faire ? m’enquis-je, soudain curieuse, en tournant la tête pour le regarder.
-Je venais de réussir ma toute première mission…
Il se mit alors à rire doucement et je me détachai doucement de lui pour lui faire face, en lui prenant les mains. Je l’aimais tant ainsi. Libéré de son carcan de solennité. Simplement un homme. J’avais l’impression qu’il ne pouvait être ainsi qu’en ma présence. C’était peut-être présomptueux de ma part à ce moment-là. Mais tellement vrai.
-Oh racontez moi, suppliai-je en lui prenant les mains.
Il baissa ses yeux bleus sur moi, l’air soudain soupçonneux, puis secoua la tête.
-Non, c’est ridicule, décréta-t-il. Tu vas rire.
-Rire de vous ? m’offusquai-je alors qu’il me jetait un coup d’oeil. Que Skorm m’emmène avec lui si jamais cela arrive !
Il sourit gentiment, amusé certainement de mon emportement légèrement enfantin, puis poussa un soupir. Je sus que j’avais gagné. Je frétillai d’impatience alors qu’il s’appuyait à son tour contre la rambarde de bois, fouillant dans ses pensées.
-Je venais juste de sortir de la Guilde avec mon rang de héros, se souvint-il avec un léger sourire. Je croyais pouvoir changer le monde d’un coup d’épée. Quel idiot…Enfin, un homme est arrivé complètement paniqué pour me dire que l’aire de pique-nique de la Croisée était infesté de…guêpes.
Il avait dit ce dernier mot en me jetant un regard, attendant visiblement une réaction, un pouffement, un rire étouffé de ma part, ou même seulement un sourire contenu. Mais cela n’arriva pas. Parce que je n’avais aucunement envie de rire de son histoire. Au contraire, j’étais fascinée. Je connaissais vaguement sa légende, ses faits d’armes, mais l’entendre de sa bouche avait une toute autre dimension.
-J’ai donc débarrassé l’air de ces insectes et de leur reine avant de venir ici me pavaner comme un paon, poursuivit-il avec un petit sourire. Voilà mon premier fait d’armes. Impressionnant, n’est-ce pas ?
-Oui, fis-je sincèrement en acquiesçant.
Je vis clairement de l’étonnement dans ses yeux clairs alors que je frissonnais.
-Je hais ces bestioles, continuai-je. Même maintenant, elle me terrifie. Je vous admire pour en avoir affronté tout un essaim à à peine dix huit ans…Je n’aurais jamais eu ce courage…
L’Avatar qui jusque là me dévisageai en silence, me jaugeant du regard, croyant certainement que je me moquais de lui d’une manière détournée, m’attira alors doucement dans ses bras pour me serrer contre lui. Sans rien de plus. Légèrement déroutée par cet élan de tendresse à un endroit où certains pouvaient nous voir, je finis par l’entourer moi aussi de mes bras, me laissant doucement bercer par les bruits et les odeurs nous entourant.
-Tu n’as plus à avoir peur de rien désormais, me souffla-t-il au bout de longues minutes. De rien, ni de personne.
Je resserrai un peu plus mes doigts sur ses vêtements, une étrange boule au creux du ventre. Il parlait de Philea. Je le savais bien. Tout comme je savais qu’avec lui à mes côtés, je ne risquais rien. Mais à cet instant…C’était plus fort que moi. Dès qu’elle était là, elle reprenait le dessus. Elle me dominait, me possédait. Entièrement. Il le savait. Et je pense qu’une sorte de jalousie haineuse en est née, ne demandant qu’à éclore comme une fleur rouge vif.

Le lendemain je me réveillai seule dans notre lit. Un peu perdue, désormais habituée de l’avoir à mes côtés à mon réveil, je me levais rapidement, enfilant une robe et coiffant mes cheveux en une simple tresse, avant de descendre les escaliers à toute vitesse. Je manquai de percuter notre servante qui ouvrit de grands yeux, puis qui se reprit :
-Bonjour Maîtresse, fit-elle en s’inclinant profondément. Avez-vous bien dormi ?
-Très bien, je te remercie, répondis-je distraitement en jetant un regard à l’unique pièce principale. Notre Seigneur est-il sorti ?
-Oui Maîtresse. Le professeur d’école est venu le chercher ce matin. Il souhaitait lui rendre un hommage à l’école.
-Ah oui ? m’étonnai-je. Pourquoi ?
-Notre Puissant Maître est un grand bienfaiteur de l’éducation à Bowerstone, m’apprit-elle, un profond respect dans la voix. Il a grandement contribué à créer une grande bibliothèque accessible à tous.
-Je vois…fis-je en souriant.
C’était plus fort que moi. Plus j’en apprenais sur lui, plus je l’aimais. Si c’était possible de l’aimer plus. Je le respectais plus que moi-même. Je l’admirais, d’une adoration sans borne. Je n’aurais jamais cru cela possible de ma part. Cela n’avait rien à voir avec de la simple reconnaissance pour m’avoir extrait de ma condition. Non, c’était un nouveau sentiment. Fort. Pur. Unique. Et tellement doux.
-Dois-je préparer votre petit déjeuner ? me demanda-t-elle alors.
-Non, je te remercie, fis-je avec un sourire. Je vais moi aussi me rendre à cette bibliothèque.
-Laissez moi vous y accompagner, me dit-elle vivement.
J’acquiesçai avec un sourire. L’Avatar avait certainement du lui demander de veiller sur moi. Ces attentions me touchaient beaucoup, sans m’étouffer. Il prenait toujours garde à ne pas m’enchaîner. Et je pense que cela a beaucoup contribué à affirmer mon caractère.
Bowerstone était déjà en effervescence lorsque je sortis, bien que le soleil ne soit pas très haut dans le ciel. Les gens que je croisais s’inclinaient avec respect et j’hochai la tête pour leur répondre, souriante. Je me sentais bien dans ma robe bleue légère, mon diadème d’argent ornant simplement mon front. Sans fioriture ni artifice. L’impression d’être de nouveau moi-même.
A l’approche de l’école, les enfants vinrent me voir, m’offrant des fleurs ou m’invitant dans leurs jeux. Il me fut impossible de résister à leurs assauts, si bien que je me retrouvai rapidement assise au milieu de leur cour alors qu’ils gambadaient gaiement autour de moi, me montrant tous des dessins, des tours ou me récitant des poèmes. Je riais de bon cœur à leurs paroles emmêlées ou à leurs démonstrations de force maladroites. Cette enfance que je n’avais jamais eue se présentait devant mes yeux, belle et nue. Magnifique et innocente. Je découvris ce jour là que les enfants étaient l’une des plus belles choses au monde. Et, je crois que ce fut là, que germa une idée qui causa ma perte de quelques années plus tard. L’envie d’avoir un enfant, moi aussi.
Des pas lourds retentirent et je levai les yeux pour tomber sans surprise sur mon époux. Je lus de l’amusement dans ses yeux bleu glace alors que les enfants se rapprochaient légèrement de moi, soudain silencieux et intimidés.
-Que fais-tu par terre ? me demanda-t-il avec un léger sourire.
-Je me mets au niveau des enfants, répondis-je simplement en lui rendant son sourire.
-A leur niveau ?
J’acquiesçai alors qu’il semblait étonné. Je voyais à peine l’immense cercle de curieux qui s’était formé autour de nous. Je ne voyais que lui, là, debout devant moi, et cette expression tout à fait séduisante qu’il avait à ce moment là.
-Et que vois-tu de différent ? s’enquit-il.
-Tout est bien plus grand vu d’ici, fis-je en regardant aux alentours. Mais plus beau aussi.
Il m’écoutait, attentif. Comme toujours. Je n’étais pas une écervelée pour lui. J’étais une personne à part entière. Avec une cervelle en plus d’un corps. Et avec un cœur à chérir.
-L’herbe est plus verte, ajoutai-je avec un sourire. Et on découvre d’étranges choses…Comme une colonie de pyliantes pourpres vivant sous les pavés.
-Ah oui ?
Ce fut alors qu’il fit une chose à laquelle personne ne s’attendait, moi y compris. Il s’accroupit. Comme n’importe qui d’autre. Comme un gamin qui aurait voulu voir lui aussi cette étrange petite colonie d’insectes ailés colorés qui vivaient dans un endroit si incongru. Je souris alors qu’il cherchait du regard les petites bêtes, jusqu’à ce qu’une petite fille, enhardie par le fait qu’il soit désormais à sa hauteur, la lui montra du doigt. Il hocha la tête pour indiquer qu’il avait bien vu. Et ce fut alors que le flot de bambins déferla sur lui, comme sur moi quelques minutes plus tôt. Tous venaient le toucher pour attirer son attention, pour lui montrer quelque chose de mieux que le voisin. Avec une infinie tendresse, je vis le visage de l’Avatar se crisper légèrement alors qu’il était perdu face à ses petits assaillants qu’il n’avait jamais combattus. Et puis, au milieu de cette masse bruyante, il leva les yeux vers moi. Et il me sourit. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. C’était lui. Lui que je voulais. Pour mon grand malheur, mais également le sien, c’était lui que je voulais comme père de mes enfants. Et à cet instant précis, je crois bien que cette idée était réciproque.

-Demain ?
Je me crispai sur ma fourchette. De l’autre côté de la table, mon époux me jeta un coup d’oeil. Le maître d’école sembla gêné :
-Ma foi…Oui, c’est le seul moment où je peux laisser l’école à votre disposition…Les enfants sont en classe forestière à l’aire de pique nique pour trois jours. Cela vous ennuie-t-il, Noble Dame ?
-N…non non, dis-je rapidement avec un sourire forcé. Après tout, je ne sais pas pourquoi je vous ai interrompu. Ces cours ne me concernent pas.
Le maître d’école hocha la tête. Je repris mon repas, l’estomac étrangement noué. Demain, des apprentis de la Guilde allaient venir pour recevoir une leçon de l’Avatar. Et à n’en pas douter, Philea serait avec eux. Comment me comporter face à elle ? Je me sentais bien ici, plus forte, plus en accord avec moi-même. Je voyais que les gens m’apprécier pour qui j’étais. La crainte et le respect pour l’Avatar influaient plus sur les gens qu’à Oakvale, mais beaucoup d’entre eux étaient venus me voir alors que j’étais seule, simplement pour se présenter ou m’offrir des présents modestes, comme une corbeille de fruits ou une couronne tressée. Je pense que tout cela était lié au fait d’avoir vu l’Avatar déambuler dans les rues encore tout jeune, et de l’avoir vu évoluer doucement. Il était presque autant un enfant du pays qu’à Oakvale, si ce n’était plus. Après tout, il avait grandi à la Guilde, non loin de Bowerstone, et non dans son village natal. Il ne m’avait jamais vraiment dit comment il s’était retrouvé à la Guilde ni pourquoi il n’avait pas passé son enfance auprès des siens. Il n’aimait guère parler du passé.
-Les enfants ont été vraiment très heureux de vous voir aujourd’hui, continua l’homme avec un sourire radieux. Je vous remercie d’avoir passé autant de temps avec eux. Vous pouvez être sure qu’ils sont souviendront toute leur vie.
-Je vous en prie, fis-je en rosissant légèrement. Je n’ai rien fait d’exceptionnel…
-Vous avez fait beaucoup juste en les écoutant, m’assura le maître d’école. Cela devient rare de nos jours. Avec une bonne éducation telle que la votre, je suis certain que ce monde pourrait changer !
Je souris légèrement, l’estomac noué. Moi ? Eduquée ? S’il savait…S’il savait que jamais je n’étais aller à l’école, que j’avais passé mon enfance dans la boue et entre les mains d’hommes saouls pour gagner quelques pièces…S’il savait que je n’avais rien d’admirable…Si jamais quelqu’un l’apprenait…
-Que t’arrive-t-il ?
Je sursautai. Assis dans le lit, l’Avatar me regardait alors que je me brossais les cheveux, debout devant la fenêtre. Plusieurs minutes déjà que je passais en silence, m’enfonçant de plus en plus dans la terreur. Depuis le repas avec le maître d’école à dire vrai. J’angoissai. Si ma laideur était dévoilée, elle entacherait le nom de mon époux, de cet homme que j’aimais tant. Et je ne voulais pas qu’il subisse les conséquences de mes erreurs. Plutôt me planter moi-même un couteau dans le ventre.
-Rien d’inquiétant Mon Seigneur, dis-je simplement en posant la brosse sur la table.
Je sentis le regard bleu me suivre jusqu’à ce que je me glisse sous les draps et que je me pelotonne contre lui, le visage niché tout contre son épaule. Là, le cœur battant la chamade, j’attendis les paroles suivantes, les questions auxquelles je ne voulais pas répondre. Mais il ne fit rien d’autre que de remonter la couverture sur moi et de me serrer un peu plus contre lui, déposant un baiser sur mon front. Et le silence de la nuit nous enveloppa.
Je me sentais étrangement mal à l’aise ce soir là, partagée entre le bonheur d’être nichée contre lui et la certitude, qu’un jour ou l’autre, je lui ferai du mal. Dès le lendemain, peut-être.
A suivre: Chapitre 9 : la sœur, l’apprentie héros et l’admiratrice acharnée (4/FIN)
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 21:57 (2018)    Sujet du message: La femme oublié -fanfic-

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